Quatre villes africaines — Casablanca, Johannesburg, Maurice et Kigali — ont emprunté des chemins différents pour s’imposer comme des pôles financiers. Si elles ont réussi à attirer entreprises et investisseurs, leur prochain défi est plus complexe : transformer cet attrait en marchés financiers plus profonds et en une capacité à mobiliser efficacement les capitaux. Vendredi 2 octobre, le Casablanca Business Forum a marqué un tournant. Le débat ne porte plus seulement sur l’attraction d’investisseurs supplémentaires en Afrique, mais sur la construction d’institutions, de marchés et d’outils locaux capables de mobiliser les épargnes déjà présentes sur le continent. Casablanca a progressé de 11 places dans le Global Financial Centres Index 40, publié le 16 septembre, atteignant la 38ᵉ place au classement mondial. Elle est désormais la première ville africaine du classement et la troisième en Afrique-Moyen-Orient, derrière Dubaï et Abou Dabi. La Casablanca Finance City (CFC) revendique plus de 300 entreprises membres et environ 9 400 employés, avec des sociétés opérant dans 53 pays africains. Selon Lamia Merzouki, directrice générale adjointe de la CFC, près de 20 milliards de dollars de projets en Afrique sont actuellement gérés par des équipes basées à Casablanca. Gérer un projet depuis Casablanca ne signifie pas nécessairement que le capital a été levé sur place, que le fonds y est domicilié ou que la transaction y a été exécutée. La frontière entre un centre d’affaires et un centre financier réside désormais dans la capacité à structurer, à interméder et à réallouer les capitaux. L’Afrique n’a pas produit un modèle unique. Johannesburg reste la référence en matière de profondeur financière. L’Afrique du Sud dispose de grands fonds de pension, d’assureurs, de gestionnaires d’actifs et d’un marché des capitaux développé, alimenté par une épargne domestique significative. Maurice a construit son modèle différemment, en se spécialisant dans la domiciliation et l’administration de fonds, les véhicules d’investissement et les opérations transfrontalières. Le marché ne présente pas cette spécialisation comme une confrontation directe avec d’autres hubs. Sanjay Bhunjun, président du Economic Development Board, a décrit dans un entretien avec Gulf Business en juin la République mauricienne comme un « partenaire complémentaire » des grands centres financiers plutôt que comme leur rival, notamment pour les investisseurs cherchant une exposition à l’Afrique. Kigali, bien plus récente, tente de se spécialiser dans la gestion d’actifs, la fintech et la finance climatique. Casablanca, elle, poursuit une stratégie plus hybride. La CFC souhaite accueillir à la fois des financiers, des multinationales, des cabinets d’avocats internationaux et des sièges régionaux. « Si je prends Maurice, c’est un lieu qui s’est positionné sur des niches spécifiques, notamment les fonds d’investissement et leur administration », explique Lamia Merzouki. Et contrairement au modèle de Dubaï, qui concentre dans un même écosystème banques, fonds, fonds spéculatifs, assureurs, family offices, gestionnaires de patrimoine, marchés et infrastructures juridiques, Casablanca ne revendique pas une copie de ce modèle. La CFC, au contraire, souhaite se distinguer d’une logique purement offshore ou fiscale. « Nous ne voulons pas attirer uniquement pour la fiscalité », insiste Lamia Merzouki, qui préfère l’installation d’équipes gérant les activités africaines de groupes internationaux. Cette logique explique l’accent mis par la CFC sur les « flux de personnes » et les « flux de capitaux » : mobilité des talents d’un côté, flexibilité dans la gestion des devises de l’autre. Le modèle a permis à Casablanca de gagner en visibilité. Reste à savoir si elle pourra aussi produire de la profondeur financière. L’écart réel se situe dans cette profondeur. Les chiffres montrent à quel point les situations restent contrastées. En 2025, la capitalisation des entreprises cotées représentait environ 327 % du PIB sud-africain, contre 62,5 % au Maroc. Dans l’UEMOA, la capitalisation totale du BRVM, combinant actions et obligations, représentait environ 18 % du PIB régional. Le même écart apparaît dans le financement bancaire. Le crédit au secteur privé équivalait à près de 78 % du PIB marocain et à environ 89 % du PIB sud-africain, contre des niveaux souvent inférieurs à 30 % dans plusieurs économies d’Afrique de l’Ouest. Lionel Zinsou, ancien Premier ministre béninois et cofondateur de SouthBridge, tire une conclusion simple : « Il faut traiter la finance comme une industrie. » En d’autres termes, la capacité d’une économie à financer sa transformation dépend moins du nombre de banques ou de fonds qu’elle abrite que de la profondeur de ses marchés, de ses investisseurs institutionnels et de sa capacité à transformer l’épargne en crédit et en actions. La CFC reconnaît cette limite. « Nous ne faisons pas de deal making. Nous ne sommes pas une bourse », rappelle Lamia Merzouki. Son rôle est de créer l’environnement, d’attirer les acteurs et de faciliter leurs opérations ; les décisions d’investissement restent celles des banques, des fonds et des investisseurs présents dans l’écosystème. Le capital existe, mais il reste difficile à déployer. C’est probablement le principal paradoxe africain. Le continent dispose de plus de 2 100 milliards de dollars d’actifs institutionnels gérés par des fonds de pension, des assureurs et des fonds souverains, selon la Banque africaine de développement. Didier Acouetey, conseiller spécial du président de la BAD sur la nouvelle architecture financière africaine, estime que le défi ne consiste pas tant à trouver de nouvelles ressources qu’à mieux articuler celles qui existent déjà. Mobiliser seulement 20 % à 30 % de ces capitaux, en renforçant les mécanismes de garantie, suffirait à créer un effet de levier puissant. Pour autant, l’obstacle n’est pas seulement réglementaire ou financier. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) relève aussi un déficit de compétences internes : de nombreux fonds de pension africains ne disposent pas encore des équipes nécessaires pour évaluer les risques d’un projet d’infrastructure ou réaliser des due diligence sur des investissements non cotés. Le Nigeria illustre cette limite. Sa réglementation permet à certains portefeuilles de pension d’allouer jusqu’à 15 % de leurs actifs au capital-investissement. Pourtant, les investissements alternatifs restent marginaux dans les portefeuilles. Pour les centres financiers africains, la prochaine bataille pourrait donc moins consister à attirer davantage d’argent de Londres, New York ou Dubaï qu’à faire circuler davantage d’épargne africaine entre les marchés du continent, comme le souligne Alain Ebobissé, PDG d’Africa50. La CFC travaille avec la BAD sur l’intégration financière et de nouveaux instruments pour mobiliser le secteur privé. Elle cherche aussi à se spécialiser dans la finance durable, notamment autour du marché du carbone, et vise 500 entreprises membres d’ici 2030.