Le Mirage IV, premier bombardier français capable d'emporter l'arme nucléaire, a fait ses débuts en 1961, marquant un moment charnière dans la défense stratégique du pays.
Premier vol du Mirage IVA-02
Le 12 octobre 1961, le Mirage IVA-02 effectue son premier vol. Il s'agit du premier des trois prototypes au standard de production du Mirage IV, un bombardier supersonique conçu pour emporter la première arme nucléaire française.Le Mirage IV entre en alerte nucléaire
Trois ans plus tard, le 8 octobre 1964, le premier Mirage IV entre en alerte nucléaire : la France dispose de sa force de dissuasion. La décision de doter la France d'une arme atomique avait été prise sous la IVe République et confirmée par le général de Gaulle à son retour au pouvoir en 1958.Premier essai nucléaire en Algérie
Le premier essai, Gerboise bleue, a lieu à Reggane, dans le Sahara algérien, le 13 février 1960. Il fallait un moyen de transporter la bombe jusqu'au territoire soviétique. Les missiles balistiques ne seraient pas prêts avant la fin de la décennie ; le seul vecteur réaliste à court terme était l'avion.Le programme d'un bombardier supersonique pour l'armée de l'air
En 1956, l'armée de l'air lance un programme pour un bombardier capable de pénétrer les défenses ennemies à vitesse supersonique. Dassault, qui achève la mise au point du Mirage III, propose un appareil reprenant cette conception : une aile delta sans empennage horizontal, mais deux fois plus grande, et deux moteurs au lieu d'un.Le vol du prototype Mirage IV 01
Le prototype Mirage IV 01, de taille à peu près équivalente à un Mirage III agrandi, prend l'air à Melun-Villaroche le 17 juin 1959, aux commandes de Roland Glavany. Le 19 septembre 1960, René Bigand établit un record du monde de vitesse sur un circuit fermé de 1 000 km, à une moyenne de plus de 1 800 km/h autour de Paris.Le développement du Mirage IVB et du IVA
Pour atteindre Moscou et revenir sans se poser, Dassault étudie un appareil beaucoup plus lourd, le Mirage IVB, propulsé par deux moteurs américains Pratt & Whitney J75. Son coût et sa dépendance envers un motoriste étranger le condamnent. Une version intermédiaire, le Mirage IVA, légèrement plus grand que le prototype, avec une surface alaire d'environ 78 mètres carrés et une masse au décollage de 32 tonnes, propulsé par deux moteurs SNECMA Atar 9, est retenu.Le ravitaillement en vol et la commande de série
L'autonomie insuffisante serait compensée par le ravitaillement en vol : la France achète aux États-Unis 12 avions ravitailleurs, des Boeing C-135F, et les Mirage IV peuvent également se ravitailler entre eux à l'aide de nacelles. La commande de 50 appareils de série est passée le 4 avril 1960, avant même que le premier prototype de présérie ait volé.Essais et mise au point de la conception
Le IVA-02, qui vole le 12 octobre 1961, sert principalement à tester le système de bombardement. Il effectue des largages simulés au centre d'essais de Colomb-Béchar, dans le sud algérien, où l'armée de l'air dispose de vastes champs de tir. Le IVA-03, qui vole le 1er juin 1962, reçoit le système de navigation et la sonde de ravitaillement en vol.Production en série et conception de l'appareil
Le IVA-04, qui vole le 23 janvier 1963, est représentatif de la série. Le premier appareil de série est achevé en décembre 1963. Le Mirage IVA est un biplace : le pilote est assis devant le navigateur, chargé du radar, de la navigation et du tir. Il peut brièvement dépasser Mach 2 à haute altitude, mais l'essentiel de son vol se déroule en régime subsonique afin d'économiser le carburant.Capacités nucléaires et systèmes de décollage
La bombe AN-11, d'environ 60 kilotonnes, est semi-encastrée sous le fuselage. 12 fusées auxiliaires permettent un décollage raccourci depuis des pistes dispersées. Les Forces aériennes stratégiques sont créées le 14 janvier 1964. La première escadre, l'escadron de bombardement 1/91 Gascogne, reçoit ses appareils à Mont-de-Marsan et entre en premier temps d'alerte le 8 octobre 1964.Déploiement et considérations stratégiques
Au total, 62 Mirage IVA sont livrés, répartis entre neuf escadrons sur neuf bases différentes, de manière qu'une attaque surprise ne puisse les détruire tous. En permanence, plusieurs appareils armés, avec leurs équipages en tenue complète, attendent l'ordre de décoller dans un délai de 15 minutes.L'évolution du Mirage IV
Le système se transforme à partir de la fin des années 1960, lorsque les missiles sol-sol du plateau d'Albion, puis les sous-marins nucléaires, prennent le relais. Face aux défenses soviétiques, les Mirage IV apprennent à pénétrer à très basse altitude. À partir de 1972, 12 appareils sont équipés d'une nacelle de reconnaissance logée dans la soute à armement.Modernisation et retrait du service
Pour prolonger la durée de vie des appareils, 18 Mirage IVA sont transformés en Mirage IVP, équipés d'un nouveau radar, d'un système de guidage inertiel et du missile nucléaire ASMP, qui peut être tiré à plusieurs dizaines de kilomètres de la cible. Le premier Mirage IVP vole le 12 octobre 1982, soit 21 ans et un jour après le IVA-02. Il entre en service le 1er mai 1986.Fin de la mission nucléaire et dernières années
La mission nucléaire prend fin en 1996, lorsque le Mirage 2000N reprend l'ASMP. Le dernier Mirage IVP, transféré à l'escadron de reconnaissance stratégique 1/91, effectue pendant neuf ans encore des missions de reconnaissance à haute altitude au-dessus des Balkans, de l'Irak et de l'Afghanistan. Ils sont retirés du service en 2005. Le IVA-02 lui-même, longtemps exposé en plein air au musée de l'Air et de l'Espace du Bourget.