De Ubu Roi aux influenceurs modernes, la bêtise reflète un trait humain intemporel mais en évolution, façonné par la technologie et la société.
La bêtise comme concept historique
L'idée de la bêtise intrigue et préoccupe penseurs et écrivains depuis des siècles. Elle recouvre un large éventail de comportements, de la niaiserie enfantine à la gloutonnerie de Cambrai, et englobe des personnages de fiction comme Ubu roi, Monsieur Jourdain et Mr. Bean. Le terme désigne aussi le benêt du village ou le niais, ce qui montre les nombreuses formes que peut prendre la bêtise.Audiard et l'ère du vide
Dans La Grande Sauterelle (1967), Michel Audiard décrit la bêtise comme ce que le sociologue Gilles Lipovetsky appellera plus tard « l'ère du vide ». Le personnage d'Audiard lance : « Qu'est-ce qu'on peut être bête ! », suggérant que la bêtise est plus qu'un manque d'intelligence : c'est un état de l'être qui peut à la fois amuser et inquiéter.Le charme paradoxal de la bêtise
La bêtise a certaines vertus, comme celle de flatter notre ego, puisque nous nous croyons au-dessus d'elle. Mais cette indulgence s'estompe lorsque la bêtise devient trop bruyante ou trop répandue. Gustave Flaubert, par exemple, craignait « l'infinie bêtise des masses », mettant en garde contre la montée d'une classe de sots capable de rassembler pauvres et bourgeois, où le moins ignorant voudrait « dire son mot ».Musil et la bêtise comme maladie sociale
En 1937, alors que l'Europe approche de la guerre, Robert Musil évoque la bêtise lors d'une conférence à Vienne, la qualifiant de maladie de son temps. Il soutient que le danger ne réside pas dans l'ignorance ou l'erreur, mais dans la certitude tranquille d'avoir raison avec les autres. Cette forme de bêtise, consensuelle et assurée, peut mener à la brutalité, et cesse alors d'être inoffensive.La bêtise moderne et la technologie
Aujourd'hui, une inquiétude grandit : une nouvelle étape de la bêtise aurait été atteinte. Si notre cerveau reste le même, notre environnement technologique et notre rapport à la raison ont changé. Par impatience ou par paresse, les individus délèguent de plus en plus aux machines des tâches comme résumer, écrire et raisonner. Ces machines amplifient également nos humeurs dans des chambres d'écho.La portée de la bêtise et ses antidotes
Au temps de Flaubert, une idée sotte avait besoin d'un journal pour trouver un public. Aujourd'hui, quelques secondes suffisent à un sot pourvu d'abonnés pour devenir influenceur, et à une contre-vérité pour se répandre dans le monde entier. Pour y résister, il faut reconnaître que la bêtise, comme les fables de La Fontaine, est un miroir dans lequel chacun peut se voir. Qui n'a jamais fait, dit ou écrit une sottise ?Cultiver la conscience et le silence
Parmi les antidotes connus figurent la lecture, la veille informationnelle, la curiosité, l'autodérision et l'autocorrection. Il est important d'admettre que chacun a sa part d'idiotie. Par ailleurs, l'esprit sot moderne n'est pas vide, mais rempli d'images et de mots tout faits. Plus que nos ancêtres, nous avons « la tête pleine », ce qui rend plus difficile l'émergence de la pensée.L'appel au silence de Deleuze
Le philosophe Gilles Deleuze propose une solution paradoxale : se taire. Selon lui, le défi n'est pas d'encourager les gens à parler, mais de leur offrir des moments de solitude et de silence à partir desquels ils pourront enfin avoir quelque chose de sensé à dire.