Un historien propose un nouveau regard sur l'histoire de l'avortement

Dans La douleur et le soin, l'historienne Bibia Pavard explore un chapitre méconnu mais important de l'histoire de l'avortement en Occident, à partir de documents d'archives jusqu'ici inédits. Le livre s'intéresse à l'évolution d'un outil médical particulier, depuis son invention jusqu'à son usage répandu par des groupes féministes qui défendaient les droits reproductifs.

L'approche de recherche de Pavard

Pavard, chercheuse de la jeune génération spécialisée dans l'histoire des femmes et du genre, étudie la circulation des objets à travers différents espaces et communautés. Sa méthode consiste à suivre le parcours d'objets tels que le dispositif intra-utérin et les canules utilisées par Harvey Karman, un psychologue qui a mis au point une nouvelle technique d'avortement.

L'héritage controversé de Karman

Harvey Karman, figure polarisante, a élaboré une méthode qui a suscité à la fois critiques et éloges. Il a été condamné pour la mort d'une femme noire lors d'un avortement dans les années 1950, mais aussi salué pour ses efforts en faveur d'une approche des soins d'avortement plus centrée sur la femme.

La diffusion mondiale de la méthode Karman

La méthode Karman a gagné du terrain à l'échelle mondiale, notamment après une mission humanitaire au Bangladesh en 1972. Cette mission, qui consistait à pratiquer des avortements sur des filles violées pendant la guerre avec le Pakistan, a contribué à diffuser la technique en Occident, en particulier auprès de populations minoritaires.

L'impact sur les mouvements féministes

Pavard montre comment la méthode a été se réappropriée par des féministes comme Carol Downer et Lorraine Rothman, qui l'ont rebaptisée « extractions menstruelles ». Ce changement de nom a symbolisé un mouvement plus large de reprise en main par les femmes de leur corps et de leur santé reproductive.

Crise et critiques dans les années 1970

En 1974, le Women's Health Collective de Philadelphie a commencé à remettre en question les pratiques de Karman, en critiquant son autopromotion et les questions éthiques soulevées par son travail au Bangladesh. Cela a conduit à une critique plus large du féminisme blanc et de son exclusion des voix noires au sein du mouvement pour les droits reproductifs.

L'adoption en France

En France, la méthode Karman a été introduite par le collectif Choisir à Grenoble, inspiré par les expériences menées au Royaume-Uni. La faible invasivité de la technique et l'accompagnement émotionnel qu'elle offrait ont influencé la transformation plus large de l'accès à l'avortement et des pratiques dans le pays.

Héritage et figures effacées

Le travail de Pavard révèle une histoire façonnée par des objets, des textes et des individus restés anonymes. Au bout du compte, Harvey Karman disparaît du récit, éclipsé par le puissant mouvement qu'il a contribué à inspirer.