Le 10 juin, le Parlement estonien a approuvé la sixième version de sa Doctrine de sécurité nationale, qui officialise un concept appelé « défense active » (aktiivkaitse). Cette doctrine remplace celle de février 2023 et avait été proposée dès 2025. Le gouvernement invoque l’augmentation des tensions entre États, la guerre de la Russie en Ukraine et les changements d’orientation militaire des États-Unis pour justifier cette mise à jour. Le document a été rendu public pour consultation en avril 2026, approuvé par le gouvernement le 7 mai, présenté au Parlement le 19 mai, et finalement adopté le 10 juin. Bien qu’il ne détaille pas d’opérations militaires spécifiques, il fixe une orientation stratégique claire : prévenir les menaces, défendre le pays si nécessaire, et remporter tout conflit potentiel. La « défense active » est définie comme l’utilisation de mesures contre des forces hostiles pour empêcher les attaques, les perturber ou en réduire l’efficacité. La doctrine considère les trois pays baltes — l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie — comme une seule zone d’opérations. Selon l’exposé des motifs du gouvernement, la défense active peut inclure des frappes profondes en territoire ennemi. L’objectif est d’éviter que des combats ne se déroulent sur le sol estonien. Cette approche marque un changement stratégique important. L’Estonie ne cherche pas seulement à ralentir un adversaire ayant franchi ses frontières, mais aussi à frapper les concentrations de forces, les réseaux logistiques et les moyens de feu de l’ennemi avant qu’ils ne puissent agir efficacement. Le document désigne la Russie comme la principale menace pour l’Estonie et pour la sécurité euro-atlantique dans son ensemble. Il affirme que Moscou continue de chercher à remodeler la sécurité européenne et à restaurer son influence. D’autres pays, dont la Chine, la Corée du Nord, la Biélorussie et l’Iran, sont cités comme soutenant les actions de la Russie en Ukraine. L’Estonie se prépare également à des menaces potentielles telles que le sabotage, les cyberattaques, les campagnes d’influence et les pressions migratoires, considérées comme des outils de déstabilisation. La géographie du pays ajoute à ces préoccupations : Narva, une ville frontalière à forte population russophone, fait directement face à la Russie. Pour Tallinn, la capitale, perdre du territoire en début de conflit pourrait rapidement exposer une grande partie du pays et de sa population. La doctrine de 2026 ne constitue pas une rupture totale avec les stratégies précédentes. Dès janvier 2024, les États baltes avaient lancé une zone de défense conjointe destinée à protéger leurs territoires « dès le premier mètre ». Le plan de développement de la défense estonienne pour 2026–2029 prévoyait déjà de neutraliser les menaces avant qu’elles n’atteignent le pays. La principale nouveauté est d’ordre politique et financier : le principe de la défense active figure désormais dans le document de référence officiel de l’État. Il autorise explicitement les frappes à longue portée. Par ailleurs, l’effort militaire passe d’un objectif minimal de 3 % du PIB dans la Concept de 2023 à au moins 5 % à partir de 2026. L’Estonie renforce également sa présence militaire dans les zones clés. La 1re brigade d’infanterie, principale unité manœuvrière de l’armée, a déplacé son état-major et sa compagnie de commandement de Tapa à Jõhvi, une ville du nord-est située à environ 50 km de la frontière russe. Une compagnie doit être stationnée à Narva à partir de 2027, avec des projets de casernes et d’installations temporaires. Cette présence répond à des objectifs à la fois militaires et politiques : elle témoigne de l’engagement de l’État envers la région frontalière et vise à renforcer le sentiment de sécurité parmi ses habitants. Cependant, les unités proches de la frontière sont plus exposées aux risques, et leur efficacité dépend de systèmes d’alerte précoce permettant leur repositionnement avant une attaque. L’Estonie prévoit de construire jusqu’à 600 abris de groupe, des zones de stockage d’obstacles et des fossés antichars dans les régions du nord-est et du sud-est. Ces mesures seront déployées en cas de menace réelle plutôt qu’en temps de paix. En 2025, l’Estonie s’est retirée de la Convention d’Ottawa sur les mines antipersonnel, qui interdit ces armes. Le pays a reçu six lance-roquettes multiples HIMARS américains et en a commandé trois autres, ainsi que des lanceurs sud-coréens K239 Chunmoo. Ces systèmes peuvent atteindre jusqu’à 300 km, mais leur capacité reste incomplète en raison de retards dans la réception de missiles américains à plus longue portée et de l’arrivée prévue des systèmes Chunmoo dans la seconde moitié de 2027. La défense aérienne constitue un autre volet essentiel de la stratégie estonienne. Les unités militaires et les infrastructures avancées sont vulnérables aux missiles, drones et attaques aériennes ennemis. Le plan de défense 2026–2029 prévoit la création d’une brigade de défense aérienne et l’acquisition de systèmes tels que l’IRIS-T, le Piorun et le Mistral. Un système de moyenne portée, acheté en collaboration avec la Lettonie, devrait être livré en 2026. L’Estonie investit également dans les drones, les capacités anti-drones et les stocks de munitions. Les contrats d’armement visent à soutenir les industries locales, comme celles impliquant Hanwha, une entreprise sud-coréenne de défense. Pour la première fois, la doctrine reconnaît l’industrie de la défense comme un élément clé de la sécurité nationale. À partir de 2026, la défense militaire doit recevoir au moins 5 % du PIB, avec des fonds supplémentaires alloués à la défense civile et à la résilience. Le budget 2026 s’élève à 2,4 milliards d’euros, soit 5,4 % du PIB, dont plus de la moitié est consacrée aux acquisitions. Pour la période 2026–2029, l’Estonie prévoit de dépenser plus de 10 milliards d’euros en défense. Environ 37 % iront à l’équipement, 25 % aux munitions et 14 % au personnel. Cette stratégie met l’accent sur la puissance de feu, les stocks et la préparation matérielle plutôt que sur une augmentation significative du nombre de soldats. Malgré un déficit public attendu de 4 % en 2027, le budget maintient l’objectif de 5 % du PIB, ce qui affecte d’autres investissements, dont le projet ferroviaire Rail Baltica. L’Estonie continue de s’appuyer sur un modèle combinant une petite armée professionnelle, la conscription et des réservistes mobilisables. Le service militaire reste la principale méthode de formation des unités de réserve. À partir de 2027, tous les conscrits effectueront douze mois de service : six mois de formation suivis de six mois dans une unité prête au combat. Cette organisation vise à maintenir une force opérationnelle sans recourir à une mobilisation totale. L’objectif est d’atteindre 4 400 militaires actifs d’ici 2030 et d’augmenter la formation des officiers. Les réservistes seront rappelés régulièrement, y compris à brève échéance, pour tester la capacité de mobilisation. La Ligue de défense, une organisation armée volontaire chargée de la défense territoriale, bénéficie également d’un financement renforcé. La doctrine souligne l’importance d’une stratégie de défense globale, où l’armée, le gouvernement, les entreprises et la population doivent collaborer. Chaque résident est encouragé à pouvoir subvenir à ses besoins de base pendant au moins sept jours et à évacuer si nécessaire. La société dans son ensemble doit pouvoir fonctionner pendant au moins trente jours en cas de perturbation des liaisons terrestres, maritimes ou aériennes. Cette exigence repose sur la répartition de l’eau, de la nourriture, des médicaments, de l’énergie et de l’équipement entre les ménages, les entreprises, les municipalités et l’État. Une nouvelle loi adoptée le 6 juin 2026 a fusionné plusieurs textes sur les crises et la défense nationale, clarifiant les responsabilités et renforçant le rôle du Premier ministre dans la gestion des crises. Cependant, la défense active ne remplace pas l’OTAN. La doctrine repose sur trois piliers : les forces estoniennes, les unités alliées présentes dans le pays et les renforts prévus en cas de crise. Tallinn exige que l’OTAN défende la frontière orientale avec une dissuasion conventionnelle et nucléaire crédible. Toutefois, l’ordre des priorités évolue : les forces nationales doivent désormais être en mesure d’infliger des pertes et de gêner l’adversaire avant l’arrivée de renforts plus importants. L’Estonie estime que les pays européens doivent accroître leurs efforts militaires, développer leurs industries de défense et assumer une plus grande part de leur propre sécurité.