En 2027, les plans économiques des candidats à la présidence française seront analysés et comparés à l’aide de modèles macroéconomiques. Ces outils permettent de prédire les conséquences des propositions politiques, mais ils reposent sur des hypothèses qui ne sont souvent pas rendues publiques. Cela soulève une préoccupation démocratique : avant même que ne commence tout débat politique, ces hypothèses peuvent façonner ce qui est perçu comme « sérieux » ou « infaisable » en matière de politique économique. En 2022 et 2024, deux modèles macroéconomiques ont été utilisés pour évaluer des programmes économiques similaires portés par la gauche, et ils ont abouti à des résultats très différents. L’un prévoyait une hausse de la dette publique de plus de cinq points de PIB, tandis que l’autre suggérait une baisse de dix points. La différence s’explique en grande partie par les modèles eux-mêmes et leurs hypothèses sous-jacentes, qui n’ont pas été discutées publiquement. En 2027, un examen similaire sera appliqué aux programmes présidentiels, et les hypothèses derrière ces modèles influenceront à nouveau la perception publique de ce qui est réalisable. Les modèles macroéconomiques sont des outils qui simplifient des réalités économiques complexes. Ils s’appuient sur des données concernant l’emploi, le PIB et l’inflation pour simuler les effets des changements de politique. En France, ces modèles sont utilisés par des agences gouvernementales, des institutions de recherche et des organisations financières. Cependant, ils ne sont pas neutres. La manière dont ils sont construits influence quels problèmes économiques sont pris en compte et comment les solutions sont envisagées. Un chapitre du plan d’action soumis au Conseil des droits de l’homme des Nations unies en juin 2026 met en lumière la façon dont les hypothèses utilisées dans ces modèles peuvent affecter leurs résultats. Ces hypothèses sont rarement discutées publiquement, alors qu’elles peuvent déterminer ce qui est considéré comme réaliste ou impossible avant même que des décisions politiques ne soient prises. Les modèles macroéconomiques se concentrent sur des aspects spécifiques de l’économie et font des hypothèses sur la manière dont les individus et les entreprises se comportent. Par exemple, de nombreux modèles utilisés en France simplifient tous les ménages et entreprises en un seul « agent représentatif », en supposant que tout le monde réagit de la même façon aux changements économiques. En réalité, les effets des politiques peuvent varier considérablement entre les ménages riches et pauvres. Ces modèles font également des hypothèses sur la manière dont les individus et les entreprises s’adaptent aux changements de leur situation économique. Par exemple, dans le domaine des politiques environnementales, de nombreux modèles supposent que la hausse des prix des énergies fossiles incitera les entreprises à se tourner vers des sources d’énergie plus propres. Cela dépend d’un paramètre appelé « élasticité de substitution », qui détermine la facilité et le coût de cette transition. Les modèles doivent également décider quelles variables économiques sont fixes et lesquelles peuvent varier. On parle alors de « fermeture du modèle ». Par exemple, certains modèles supposent que l’investissement crée l’épargne, tandis que d’autres affirment que l’épargne limite l’investissement. Ces choix influencent qui subit les conséquences des chocs économiques. Un modèle peut prédire une baisse des salaires en période de crise, tandis qu’un autre peut anticiper des pertes d’emplois. Pour illustrer l’importance de ces hypothèses, prenons l’exemple de l’évaluation par la Commission européenne de la neutralité carbone d’ici 2050. Différents modèles ont produit des résultats contrastés pour un même scénario. Le modèle GEM-E3 supposait que l’économie fonctionnait déjà à pleine capacité, ce qui signifie que l’investissement dans les énergies vertes détournerait des ressources d’autres secteurs. Un autre modèle, E3ME, partait du principe que des ressources inutilisées, comme des usines à l’arrêt et des travailleurs au chômage, étaient disponibles pour soutenir la transition. Le premier modèle prévoyait une baisse du PIB de 1,3 % d’ici 2050, tandis que le second anticipait une hausse de 2,2 %. Un même scénario, deux résultats très différents. Aucun modèle n’est parfait. Chacun est mieux adapté à certaines questions. Le défi consiste à rendre les hypothèses derrière ces modèles transparentes et à permettre la comparaison des résultats. Cela nécessite de la transparence : les institutions devraient tenir un registre public des modèles qu’elles utilisent et expliquer lesquels ont été employés pour chaque évaluation. Il est également nécessaire de diversifier les approches de modélisation. Les évaluations gagneraient à s’appuyer sur au moins deux traditions de modélisation différentes. Bien qu’utiliser un seul modèle garantisse une cohérence dans le temps, cela ne doit pas empêcher le recours à des modèles alternatifs pour comparaison. Cette méthode est déjà appliquée dans les travaux de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), qui utilise treize modèles différents pour évaluer les tendances en matière de biodiversité et de services écosystémiques. Ces modèles incluent des approches de processus écologiques, des méthodes statistiques et des évaluations de services écosystémiques. Tout comme les modèles utilisés avant la crise financière de 2008 ont échoué à anticiper celle-ci parce qu’ils ne prenaient pas en compte la complexité du secteur financier, les modèles qui ignorent la santé, les inégalités ou les conditions environnementales ne peuvent évaluer pleinement l’impact des politiques. L’évaluation de la faisabilité de la transition doit intégrer ces facteurs. Documenter et comparer les modèles ne les rendra pas neutres, mais cela permettra de rendre leurs hypothèses claires et ouvertes au débat. Derrière chaque chiffre se cache une représentation de la manière dont fonctionne l’économie : la finance est-elle simplement un intermédiaire ? Les inégalités affectent-elles la croissance ? Les limites écologiques modifient-elles le fonctionnement de l’économie ? Comprendre comment est construite l’expertise économique aide à lever les barrières techniques et à soutenir le débat démocratique.