Quelques milles nautiques de Toulon, l’île du Levant, dans le Var, abrite un secret vieux de plus de sept décennies. Sur ses 950 hectares, seule une infime partie est accessible librement, le reste appartenant à l’armée et interdit au public depuis 1948. Personne, pas même le maire de la commune, n’a le droit de fouler ce territoire isolé de 900 hectares, utilisé par la DGA Essais de missiles pour ses tirs d’essai. Cette mise à l’écart a permis au maquis méditerranéen – ce paysage dense de buissons – de se développer sans aucune interférence humaine ni urbanisation, faisant de l’île un sanctuaire de biodiversité. À quelques mètres seulement de cette zone militaire se trouve Héliopolis, l’un des plus anciens villages naturistes d’Europe, fondé dans les années 1930. L’histoire des essais de missiles sur l’île commence sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle, où les premiers tirs d’essai de missiles eurent lieu en 1948 sous la surveillance de la Marine nationale. En raison de la proximité avec les baigneurs, l’armée chercha un site plus isolé et jeta son dévolu sur l’île du Levant. En octobre 1950, une station de lancement rudimentaire y fut installée, donnant naissance au CERES, le Centre d’essais et de recherches d’engins spéciaux. Entre 1956 et 1968, plus d’une centaine de missiles furent lancés depuis l’île, parmi lesquels Monica, Daniel, Antarès, Bélier, Agate, Centaure, Bérénice et LEX. Ces fusées-sondes transformèrent l’île en un laboratoire à ciel ouvert. En 1968, le CERES fusionna avec d’autres structures pour former le Centre d’essais de la Méditerranée, qui constitue aujourd’hui le site méditerranéen de la DGA Essais de missiles. Plus d’une centaine d’ingénieurs y travaillent encore aujourd’hui, du lundi au jeudi, pour concevoir les futurs systèmes de lancement de missiles de la France. La zone militaire représente environ 949,84 hectares, soit près de 94,8 % de la superficie totale de l’île. L’accès s’effectue exclusivement par le port militaire d’Hyères, sous la surveillance stricte de la Gendarmerie de l’armement, et nécessite des badges professionnels ou des cartes d’identité, ainsi que des contrôles systématiques. Le résultat de cette exclusion forcée est un maquis méditerranéen dense, où pins d’Alep, arbustes et chênes verts se sont développés sans être piétinés, coupés ou dérangés. Cette végétation aurait pu laisser place à des sentiers de randonnée ou à des constructions touristiques, mais elle a continué à croître dans une tranquillité presque absolue. À dix minutes de là, les naturistes d’Héliopolis bronzent sans y prêter attention. Le contraste entre la zone militaire ultra-sécurisée et le village naturiste est saisissant. La zone militarisée applique la charte du Parc national de Port-Cros en tant qu’espace affilié, bien qu’elle n’appartienne pas au cœur du parc. L’incompatibilité entre les activités de tir et l’accès du public est évidente, mais le bilan écologique est remarquable. En interdisant toute présence humaine pendant près de 80 ans, l’armée a créé un véritable sanctuaire de biodiversité préservée. Peu d’urbanisation, aucun sentier érodé par des milliers de pas, et une faible pollution lumineuse due au tourisme de masse ont permis au maquis de s’épanouir dans des conditions que peu d’espaces naturels du littoral méditerranéen peuvent revendiquer aujourd’hui. L’ironie veut que les mêmes missiles, symboles de puissance destructrice, aient, par un effet collatéral inattendu, offert à la nature un refuge que la protection environnementale seule n’aurait peut-être jamais pu garantir avec une telle constance.