Dans l’Odyssée, la scène de la réunion entre Ulysse et son chien Argos figure parmi les plus émouvantes de toute la littérature antique. Elles révèlent aussi le rôle essentiel que les animaux jouaient dans le quotidien des Grecs. L’Odyssée, d’Homère, avec ses monstres fabuleux et son récit haletant sur l’endurance humaine, aurait pu être une candidate idéale pour le dernier blockbuster hollywoodien de Christopher Nolan. Mais au milieu de cette débauche de fantastique et de drames héroïques, deux scènes bien plus simples comptent parmi les plus mémorables du poème. Toutes deux mettent en scène des animaux.
La première est la réunion, poignante et tragiquement brève, entre le héros (joué dans le film par Matt Damon) et son fidèle chien Argos. Un épisode très sobre, qui éclaire pourtant avec force les grands thèmes de l’Odyssée : la patience, la loyauté et la perte. La seconde montre le cyclope anthropophage révélant, contre toute attente, une facette plus tendre. Il s’adresse à son bélier préféré en l’appelant Pépon, un terme affectueux que Homère réserve par ailleurs à ses proches et à sa famille. Le cyclope s’interroge à voix haute : l’animal souffre-t-il de la perte de l’œil de son maître, ou partage-t-il son désir de vengeance ?
Ces deux épisodes illustrent la capacité remarquable d’Homère à ancrer le monde héroïque dans toute la richesse de l’expérience humaine, tout en soulignant les liens fondamentaux entre les humains et le monde naturel. L’univers florissant des héros homériques ne se limite pas aux monstres fabuleux, aux dieux tout-puissants et aux aristocrates : il est aussi peuplé d’hommes et de femmes ordinaires, ainsi que d’animaux.
Les liens qui unissent humains et animaux, qu’ils soient compagnons de travail ou non, sont abondamment représentés dans la littérature comme dans les arts visuels de la Grèce antique. Pénélope, l’épouse d’Ulysse, possède des oies domestiques qui, dit-elle, « réchauffent son cœur » quand elle les voit. Dans un rêve, un aigle les tue, et Pénélope pleure leur disparition. Dans l’autre grande épopée d’Homère, l’Iliade, Hector demande à ses chevaux de se souvenir de la bouillie sucrée que sa femme leur avait préparée avant même de s’occuper de son mari. Quant aux chevaux d’Achille, ils pleurent la mort de son ami Patrocle. Figés par le chagrin, ils restent immobiles « comme une colonne dressée sur la tombe d’un homme ou d’une femme ».
D’après de nombreuses études, les chiens de travail comme les chiens de compagnie sont largement représentés dans la peinture et la sculpture grecques. La base de données céramiques du Beazley Archive à Oxford recense plus de 1 400 représentations de chiens sur des vases datés de 700 à 200 av. J.-C. Des exemples encore plus anciens nous sont parvenus. Les collections du British Museum abritent un bol de l’époque mycénienne (entre 1750 et 1050 av. J.-C.), période à laquelle se déroulent les épopées homériques. Il montre un homme luttant pour maîtriser deux petits chiens particulièrement fougueux tenus en laisse.
Bien que les preuves de l’utilisation de chiens de guerre par les Grecs restent limitées, les peintures sur vase représentant des guerriers prenant congé de leurs familles montrent souvent un chien. Ce chien peut être interprété soit comme accompagnant le guerrier au combat, soit comme restant auprès de ceux qui restent à la maison. Dans un registre plus domestique, les chiens apparaissant sous les lits de banquet des participants à un symposium, où l’on boit du vin (et où d’autres plaisirs corporels sont recherchés), constituent un thème récurrent de l’iconographie grecque. C’est le cas, par exemple, d’un célèbre vase corinthien datant de 600 à 590 av. J.-C.
Si les chiens, et notamment les chiens de chasse, peuvent apparaître dans l’art et sur les monuments funéraires comme des marqueurs de statut social, ils sont aussi représentés dans des scènes suggérant un véritable lien d’affection. Un relief découvert à Sparte montre un homme assis, entouré des attributs de son rang, tandis qu’un petit chien se tient contre ses genoux pour attirer son attention. Sur les stèles funéraires de l’Athènes classique, ces petits chiens constituent un motif récurrent. Ils accompagnent le plus souvent des personnages jeunes, et en particulier des enfants. L’un des exemples les plus connus est le monument funéraire de la jeune Euchalia. On la voit entourée de ses parents, de sa grand-mère et d’un petit chien dressé sur ses pattes arrière, ses pattes posées contre ses genoux. Il s’agit probablement d’un chien maltais (Canis melitaeus), un petit chien de compagnie réputé dans l’Antiquité pour son tempérament affectueux et doux.
Les chiens n’étaient pas toujours perçus positivement dans le monde antique : le mot « chien » servait d’insulte, notamment envers les femmes et les hommes dans les épopées homériques. Mais la loyauté d’Argos témoigne à la fois de la valeur d’Ulysse aux yeux de sa propre société et de celle de cette société elle-même, malgré les bouleversements et le déclin qu’elle subit. Si le retour d’Ulysse à Ithaque est essentiel, il ne peut réussir sans le soutien de personnages humbles et profondément humains comme le porcher Eumée. Et il a peut-être aussi besoin de la confirmation intime que représente la loyauté inébranlable d’Argos.
L’épisode d’Argos fait écho au début du chant XIV, lorsque Ulysse rentre chez lui pour la première fois. Les chiens de garde de la ferme d’Eumée ne le reconnaissent pas et s’apprêtent à l’attaquer : « Aussitôt les chiens aboyants aperçurent Ulysse et coururent en hurlant ; mais Ulysse, plein de ruse, s’assit, et son bâton lui échappa des mains. Il aurait subi un traitement indigne dans l’étable qui était la sienne ; mais le porcher accourut à toutes jambes, et, laissant tomber sa peau, il les écarta en leur lançant des pierres. » Cette scène rappelle avec force à quel point l’absence d’Ulysse a été longue et à quel point lui et sa patrie sont devenus étrangers l’un à l’autre. Ce contraste est renforcé lorsque son fils Télémaque arrive à son tour : les mêmes chiens l’accueillent avec l’affection qu’Argos témoignera plus tard à Ulysse.
Cette scène fait douloureusement écho à celle où Ulysse, impuissant, regarde la tendre réunion entre le porcher Eumée et son propre fils Télémaque, qui ne le reconnaît pas. Ils s’étreignent « comme un père et son fils ». Un cruel rappel de tout ce qu’Ulysse a perdu au cours de son long exil. Dans l’histoire d’Argos, l’Odyssée mêle avec habileté réalisme, ironie et émotion. Homère oppose la force du chien dans sa jeunesse à l’état d’abandon dans lequel il se trouve lors de sa réunion avec son maître : étendu sur un tas de fumier, couvert de parasites.
Le lien émotionnel entre les deux êtres reste intact, mais la réunion physique est impossible. Malgré ses oreilles dressées et sa queue qui remue, Argos est trop faible pour s’approcher d’Ulysse. Quant à Ulysse, profondément ému, il n’ose pas laisser paraître qu’il l’a reconnu, de peur de révéler son identité à un moment critique, alors que les prétendants de Pénélope sont prêts à le tuer. Dans une conclusion touchante et réconfortante, le fidèle compagnon a la chance de voir une dernière fois son maître avant de mourir. Mais ces retrouvailles incomplètes laissent une impression de satisfaction inaboutie qui met en lumière l’aspect le plus sombre de l’histoire d’Ulysse : malgré tout ce qu’il a recouvré, certaines pertes causées par une si longue absence ne pourront jamais être réparées.
L’héroïsme et les exploits héroïques occupent une place centrale dans les poèmes homériques et sont constamment célébrés. Mais ces œuvres rendent aussi hommage aux relations ordinaires entre humains et animaux. Elles pleurent la fragilité de ces liens autant qu’elles célèbrent leur beauté, suggérant que ces liens valent autant que les exploits des héros, sinon plus, car ils leur survivent.
Le rôle des animaux dans L'Odyssée et dans la culture grecque antique
Contenu réécrit par une IA à partir de sources de presseComment ça marche
odysseyhomerargosgreek-literatureanimals-in-antiquityancient-greece



