Des chansons de rap célébrant le terrorisme, des drapeaux étrangers brandis en marge des manifestations et des chants religieux "wallah" sur les réseaux sociaux ont été observés aux côtés du mouvement chaotique des lycéens, suscitant des craintes d’une possible « intifada française ». Pour certains, ce mouvement de contestation dans les lycées pourrait apparaître comme une répétition majeure d’une guerre civile, même si une guerre civile n’est pas forcément ce qui se produira, car les conquêtes peuvent aussi s’opérer en silence lorsque les adultes refusent de reconnaître qu’il reste encore des choses à défendre, selon Charles Rojzman. À Beaugency (45), lors d’une mobilisation au lycée François-Villon, des jeunes ont entonné une chanson de rap faisant référence à Mohamed Merah, au Bataclan et à Salah Abdeslam. La scène a été filmée le 1ᵉʳ octobre 2026, et le 6 octobre, le parquet d’Orléans a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire pour apologie du terrorisme. Fdesouche a relayé la vidéo, et Le Parisien a rapporté les faits ainsi que leur suivi judiciaire. Dans une mobilisation scolaire, des noms associés à des massacres sont devenus des paroles répétées en chœur. Un jeune a immédiatement signalé ces faits au procureur de la République, espérant que les auteurs seraient poursuivis. À Palaiseau (91), près du lycée Henri-Poincaré, une vidéo diffusée le 30 septembre montrait un petit groupe de jeunes, certains masqués, tenant des drapeaux palestinien et algérien devant un feu. Ces emblèmes ont introduit des affiliations nationales et des références géopolitiques dans une protestation lycéenne française, dont la présence méritait d’être interrogée. Quel rapport de force exprimaient-ils ? Quelle communauté désignaient-ils face à l’institution qu’ils contestaient ? Près du lycée Henri-Poincaré à Palaiseau (91), des symboles communautaires sont apparus alors que des élèves posaient devant un feu dans la rue, drapeaux palestinien et algérien à la main. Une vidéo présentée par Boulevard Voltaire comme tournée à Mitry-Mory (77) montrait un jeune homme attribuant ces mots : « Ils ne sont que dix, au nom d’Allah, on les tue ! » Le contexte et l’identification de cette séquence restaient à confirmer de manière indépendante. Pourtant, les propos rapportés franchissaient un seuil radicalement différent : l’invocation religieuse accompagnait explicitement une menace de mort. Les lycées français pourraient bien être les laboratoires d’un conflit dépassant largement les revendications scolaires. Écoles bloquées, affrontements avec la police, adolescents découvrant dans la rue un pouvoir que leur existence quotidienne ne leur avait jamais donné ; puis des incendies, des membres du personnel agressés, des acteurs extérieurs apparaissant devant les grilles. La colère a ses raisons, mais ceux qui s’en emparent peuvent nourrir d’autres ambitions. Le manque d’enseignants, des bâtiments dégradés, l’angoisse face à l’avenir font partie de la réalité du quotidien scolaire. Les reconnaître devrait permettre d’écouter les élèves et de résoudre leurs difficultés. Cependant, lorsque la mobilisation devient le lieu où ceux qui enseignent, dirigent ou viennent en aide sont pris pour cible, la question de ses objectifs change de nature. Le 1ᵉʳ octobre 2026, l’AFP rapportait des agressions contre des proviseurs dans plusieurs villes, des violences contre la direction du lycée Victor-Hugo à Marseille (13), ainsi que contre des pompiers intervenant devant le lycée Saint-Exupéry. L’institution scolaire était touchée jusque dans ceux qui en assurent le fonctionnement quotidien. Le lendemain, selon les déclarations du ministre de l’Éducation nationale, 65 membres du personnel, dont 40 proviseurs, avaient été blessés depuis le début du mouvement. Édouard Geffray a précisé que la plupart des proviseurs agressés avaient indiqué avoir été confrontés à des personnes n’étant pas leurs élèves. Qui étaient donc ces individus devant les grilles, avec quels moyens et dans quel but ? La présence de ces acteurs extérieurs oblige à s’interroger sur la façon dont une protestation lycéenne peut devenir le théâtre d’affrontements que les adolescents ne maîtrisent ni les objectifs ni les conséquences. Les lycées sont aussi des lieux où se rencontrent plusieurs jeunesses françaises. Leurs expériences sociales et familiales restent profondément différentes, tandis que circulent des représentations communes de domination, d’humiliation et de vengeance. Les discours décoloniaux offrent à certains une explication à leurs blessures ; une jeunesse parfois en quête de repères y trouve aussi un moyen de rejoindre le camp des opprimés. Ces approches peuvent désigner un adversaire commun avant même qu’un avenir commun n’ait été envisagé. Les codes vestimentaires, le langage, la musique et les modèles qui circulent sur les réseaux sociaux contribuent à cette formation politique souterraine. Beaugency révèle une dimension particulièrement sombre : les références les plus meurtrières peuvent se transmettre dans les formes ordinaires de la culture adolescente, portées par l’imitation, la recherche de prestige et le désir de choquer. La Palestine offre, sur un autre registre, un emblème capable d’unir la colère française. Sa présence devant les lycées a déjà ses dates et ses acteurs. Le 6 mai 2024, au lycée Blaise-Cendrars à Sevran (93), Louis Boyard et Rima Hassan sont venus soutenir les élèves mobilisés pour Gaza, tandis que l’Union syndicale lycéenne appelait au blocage des établissements pour un cessez-le-feu et la reconnaissance de l’État palestinien. Le rapprochement entre la mobilisation lycéenne, la cause palestinienne et les leaders insoumis était alors explicite. Pourquoi la Palestine exerce-t-elle un tel pouvoir d’identification ? Parce qu’elle permet d’inscrire des humiliations personnelles, des frustrations sociales et des rancœurs historiques dans un affrontement global. Pour ceux qui adoptent cette grille de lecture, le conflit israélo-palestinien devient une interprétation de leur propre existence : leur colère s’inscrit désormais dans une lutte qui dépasse leur quartier et leur pays, tandis que les institutions françaises peuvent être désignées comme les représentantes locales d’un domination universelle. Les revendications scolaires constituent le point de départ du mouvement ; elles n’épuisent pas son sens politique ni ses influences. Le manque d’enseignants peut provoquer un blocage, mais d’autres acteurs donnent à la colère ses mots, ses emblèmes et ses adversaires. Les mobilisations pour Gaza ont déjà rassemblé lycéens, organisations militantes et figures insoumises : il faut examiner comment ces liens se prolongent dans la contestation actuelle et peuvent contribuer à transformer les difficultés scolaires en une confrontation avec les institutions françaises. La comparaison avec Israël prend tout son sens. En mai 2017, Khaled Mechaal présentait un programme du Hamas acceptant le principe d’un État palestinien dans les frontières de 1967, tout en maintenant le refus de reconnaître Israël et l’objectif de libérer l’ensemble de la Palestine. Un compromis territorial peut donc être envisagé sans que la légitimité de l’adversaire soit reconnue. Cette nuance permet de comprendre pourquoi la résolution d’un grief ne met pas forcément fin à un conflit. La souffrance palestinienne est réelle ; son existence ne révèle pas en soi les objectifs de ceux qui prétendent la représenter. Une organisation peut mobiliser les injustices subies pour légitimer une ambition qui lui survivrait. Lorsque l’adversaire est considéré comme illégitime dans son existence même, toute concession risque de devenir une étape dans la poursuite de la lutte, plutôt qu’une opportunité d’apaisement. La comparaison avec la France concerne ce mécanisme : transformer une condition de victime en une légitimité permanente, puis cette légitimité en un moyen de modifier les rapports de force. Elle invite à examiner les projets qui se cachent parfois derrière les blessures invoquées, les institutions que l’on veut délégitimer et l’autorité que l’on cherche à remplacer. Cette question trouve un écho dans le rapport officiel « Frères musulmans et islamisme politique en France », publié en mai 2025. Ses auteurs y analysent le rôle mobilisateur de la cause palestinienne dans l’histoire de la confrérie, ses processus de légitimation et son implantation de longue durée. Ils décrivent également des réseaux locaux où s’entrecroisent activités religieuses, éducatives, associatives et relations avec les élus. Ce document permet d’étudier une stratégie d’influence durable ; son articulation avec les mobilisations lycéennes appelle une enquête précise sur les acteurs et leurs liens. Une conquête politique et culturelle peut progresser à travers l’organisation de la vie quotidienne, la formation de références collectives et l’acquisition d’une position d’interlocuteur incontournable. La mémoire coloniale, les discriminations et les difficultés sociales deviennent alors des ressources dans une lutte visant à définir qui représente les victimes, qui parle en leur nom et quelles règles transformer. L’existence d’une injustice ne suffit pas à rendre juste le projet de celui qui la dénonce. Elle ne dispense jamais d’examiner le pouvoir qu’il cherche, les alliances qu’il construit et le monde qu’il entend imposer. L’intifada devient, dans cette perspective, un modèle susceptible de voyager : une manière de maintenir l’insurrection contre un adversaire dont la légitimité est continuellement rejetée. Appliqué à la France, le terme désigne ici une hypothèse sur la construction d’un rapport de force, sur l’apprentissage de la confrontation et sur la transformation de la colère en identité politique. La France insoumise occupe une place importante dans ce paysage. Sa participation aux mobilisations pour Gaza est documentée ; son rôle dans l’organisation du mouvement actuel fait l’objet d’une accusation gouvernementale spécifique. Le 1ᵉʳ octobre 2026, Matignon, s’appuyant sur les services de renseignement, évoquait une « manœuvre organisée par LFI et ses relais d’extrême gauche ». Manuel Bompard a immédiatement contesté cette accusation. Les éléments cités n’ont pas été rendus publics, et leur examen resterait nécessaire ; mais la question de l’organisation politique des blocages s’est nevertheless posée au plus haut niveau de l’État. Soutenir une manifestation, exploiter sa colère et organiser la violence constituent des responsabilités différentes. Mais les responsables politiques doivent aussi répondre de ce qu’ils encouragent, des adversaires qu’ils désignent et des formes de confrontation auxquelles ils donnent de la visibilité. Que transmettent-ils lorsqu’ils font de la révolte une preuve de vertu et de l’autorité une présomption de culpabilité ? Car les adolescents apprennent quelque chose de la politique dans ces mobilisations. Un conflit peut les amener à découvrir leurs adversaires, à confronter leurs intérêts et à construire des règles communes. Il peut aussi leur enseigner que la force dispense de comprendre, que l’humiliation de l’autre procure un pouvoir immédiat, et qu’une existence politique exige la désignation d’un ennemi. Le lycée deviendrait alors l’un des lieux où se forment les protagonistes des futurs conflits, où la promesse de revanche prend la place d’un avenir à construire. Les lycéens d’aujourd’hui deviendront les adultes de demain, mais certains risquent de se heurter au chômage, à la précarité et au sentiment de n’avoir aucune place. Ceux qui auront appris à se reconnaître dans la confrontation pourront se rendre disponibles pour des organisations capables de donner un sens à leur désespoir. La révolte adolescente se prolongerait alors en une colère adulte, nourrie par l’humiliation sociale et entretenue par ceux qui savent désigner des coupables. Ces organisations ne poursuivent pas nécessairement les mêmes objectifs. Les militants d’une révolution sociale et les partisans d’un ordre religieux peuvent partager des adversaires tout en préparant des mondes incompatibles. La cause palestinienne peut rassembler leurs mobilisations sans résoudre cette contradiction ; celle-ci pourrait même devenir l’un des conflits de demain. Reste à envisager ce que ces antagonismes peuvent produire en France. Une guerre civile, si les affrontements opposaient durablement des fractions de la population ? Ou une transformation plus silencieuse, progressant au rythme du recul des institutions, lorsque les adultes renoncent à exercer leur autorité et que les citoyens, épuisés, acceptent ce qu’ils auraient autrefois refusé pour retrouver la paix ? C’est la seconde hypothèse qui mérite une attention particulière. Une société peut perdre le contrôle de ses institutions par une succession de renoncements, lorsque ses divisions l’empêchent de défendre des règles communes et que ceux qui veulent les transformer affichent une volonté plus cohérente que ceux qui souhaitent les préserver. Beaugency nous oblige à regarder ce qui devient chantable, Palaiseau ce qui devient emblème de confrontation, les agressions contre le personnel ce que devient l’autorité. Ces faits ont des significations différentes, mais ils soulèvent ensemble la question de ce que la société transmet et de ce qu’elle parvient encore à défendre. Lorsque des références à des assassins entrent dans le répertoire des adolescents, les adultes ne peuvent se permettre d’attendre que la colère passe.