Un opéra entre histoire et politique
Une production du Vaisseau fantôme de Richard Wagner a été créée samedi 24 octobre à la Deutsche Oper de Berlin, sous la direction de Milo Rau. La mise en scène explore quatre-vingts ans d'histoire allemande, de la Shoah au conflit israélo-palestinien.Le parcours de Rau dans le théâtre politique
Il s'agit du premier Wagner de Rau, qui fait suite à des œuvres comme La Clemenza di Tito en 2021 et Justice d'Hèctor Parra en 2024, toutes deux présentées à Genève. La production intègre le réel à la scène, comme Rau l'a fait dans des travaux antérieurs tels que Hate Radio et Familie, et il dirige actuellement le Wiener Festwochen.Des rôles géopolitiques pour les personnages
Chaque personnage de la production se voit attribuer un rôle géopolitique : le Hollandais incarne une Allemagne enchaînée à sa culpabilité, Senta représente Israël et Erik représente la Palestine. Le marin maudit échoue sur une plage de Tel-Aviv. Le deuxième acte se déroule sur fond de la prise d'otages des Jeux olympiques de Munich en 1972, et le dernier acte ramène les protagonistes au Mémorial aux Juifs d'Europe assassinés.Projections et actualité
Les projections mêlent archives et images tournées cet été en Israël et en Cisjordanie, couvrant les événements depuis le 7 octobre 2023 jusqu'à la guerre à Gaza. L'actualité est intégrée à la légende, au risque de l'écraser.Témoins et leurs récits
Deux témoins prennent également la parole dans la production. L'actrice israélienne Sarah von Schwarze, petite-fille d'un officier de la Wehrmacht, porte un héritage allemand que sa famille avait voulu laisser derrière elle en émigrant en Israël et en se convertissant au judaïsme. Shlomi Moto Wagner, artiste de cabaret drag, a adopté le nom du compositeur sans ignorer son antisémitisme. Tous deux racontent un parcours avec Rau, jusqu'à ce qu'ils entendent la musique de Wagner près du Mur des Lamentations, dans un pays où sa musique reste soumise à un boycott de fait.Distribution et détails du spectacle
Tomasz Konieczny incarne le Hollandais, Aušrinė Stundytė fait ses débuts dans le rôle de Senta, Tareq Nazmi interprète Daland et Attilio Glaser Erik. Konieczny a dû interrompre le grand duo du deuxième acte, en raison de souffrances. Derek Welton l'a remplacé depuis le bord de la scène, partition sur pupitre, sous les applaudissements.Les réactions du public
Aux saluts, l'équipe de mise en scène, Stundytė, dont les aigus ont été jugés forcés, et Giedrė Šlekytė, dont la direction a semblé sèche et souvent très sonore, ont reçu des huées mêlées d'applaudissements. Nazmi, Glaser et le chœur préparé par Marco Medved ont été mieux accueillis.Les critiques de la presse allemande
La presse allemande a été critique à l'égard de la production. Dans le Berliner Zeitung, Peter Uehling dénonce un spectacle qui sacrifie l'opéra au débat politique. Pour BR-Klassik, l'histoire et l'intrigue avancent en parallèle sans jamais se rejoindre. Paradoxe : Nachtkritik juge la provocation émoussée, le scandale annoncé cédant la place à un théâtre de réconciliation trop appuyé.La philosophie artistique de Rau
« L'art est confrontation », avait déclaré Rau à la télévision berlinoise. Au final, on lui reproche moins d'avoir choqué que d'avoir voulu trop démontrer. Dans l'œuvre originale de Wagner, l'amour d'une femme suffit à sauver le maudit. Rau ne croit pas à une résolution aussi simple.