La puissance du regard

Vivre sans cesse sous le regard de Dieu, en écoutant sa Parole, permet de surmonter de nombreuses faiblesses et de nombreux obstacles. Cette idée souligne le pouvoir transformateur de la conscience et de la présence divine dans la vie quotidienne.

La négligence dans un monde d'excès

À une époque et dans un monde où les mots et le mouvement prédominent, où les extravagances et les compétitions sont censées plaire aux cœurs et donner un sens à l'existence, les choses les plus délicates et les plus simples sont souvent négligées ou méprisées. Cela reflète une tendance culturelle plus large qui ignore les moments calmes et porteurs de sens.

Baudelaire sur la perception

Charles Baudelaire fait remarquer que « celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée » (Le Spleen de Paris, « Les Fenêtres »). Cette citation met en lumière la profondeur de la perception et la valeur d'un regard tourné vers l'intérieur plutôt que vers l'extérieur.

Le premier regard

Le premier regard que chacun a déjà vécu est un regard simple qui découvre un monde, qui transforme une vie, qui unit deux êtres dans l'amitié ou l'amour. Cette expérience initiale de voir et d'être vu est fondamentale dans les relations humaines.

Le regard de la mère

Certains regards ne sont jamais oubliés, restent gravés dans nos mémoires. Tel est le premier regard qui rencontre généralement celui du nouveau-né : celui de sa mère qui sourit. Ce moment marque le début du chemin de l'enfant vers la conscience de soi et l'autonomie.

Transcendance et Dieu

À partir de cette découverte, l'enfant apprend peu à peu à sortir de lui-même, à forger sa personnalité et à échanger en retour, comme l'a magnifiquement décrit Hans Urs von Balthasar. C'est déjà une expérience de transcendance, car Dieu veut que chacune de ses créatures soit indépendante, qu'elle soit attirée librement par sa beauté afin de lui ressembler.

L'enseignement de saint Benoît

Saint Benoît, dans sa Règle, invite chaque moine à la disposition suivante : In omni loco Deum se respicere pro certo scire (« En tout lieu, tenir pour certain que Dieu nous voit », ch. IV). Cet enseignement souligne la conscience d'être constamment observé par Dieu, non dans la crainte mais dans le respect.

Le regard vigilant de Dieu

Le Dieu qui voit le moine n'est pas un œil vengeur suspendu dans les airs, mais le Père qui regarde l'horizon sans se lasser, attendant le retour du fils prodigue, le Créateur qui soutient chaque créature dans son cheminement pas à pas. Cette représentation de Dieu contraste avec l'image effrayante souvent associée au jugement divin.

Le regard du Christ

Une seule parole peut aussi renverser et retourner, battre comme la planche à laver, tordre et redresser comme le marteau du forgeron. Comme le regard, la parole peut être une planche de salut lorsqu'elle trouve sa source en celui qui guérit. Cela met en lumière la puissance à la fois du regard et de la parole divins dans la transformation.

Le regard et la parole de Jésus

La manière dont notre Seigneur regarde les foules et chaque personne — comme le rapportent les Évangiles — la manière dont il use de peu de paroles, suffisantes pour donner l'espérance, accorder le pardon, indiquer le chemin à suivre, sont des modèles à imiter, ainsi que des sources de réconfort et de confiance. Ces moments illustrent l'impact profond de la présence et de l'enseignement du Christ.

La connaissance divine du Christ

Dans son Incarnation, le Christ connaît et aime tous les hommes, chacun en particulier, par sa vision béatifique et sa science infuse. Cette connaissance divine souligne la relation personnelle et intime que Jésus entretient avec chaque individu.

Le regard du Christ dans les Écritures

Chaque homme doit se répéter : « Jésus m'a regardé et continue de le faire ; il m'a parlé et cela n'a pas de fin. » Le Christ regarde et parle depuis le ciel. Il regarde et parle depuis chaque tabernacle. Cette croyance reflète la présence permanente du Christ dans la vie des croyants.

La vision de sainte Gertrude

Sainte Gertrude eut la vision intellectuelle de ce regard du Christ présent sous les saintes espèces, regard mystérieux et invisible pour de simples mortels comme nous. Pourtant, ses regards et ses paroles sont identiques à ceux qu'il adressa et prononça en présence de ses contemporains. Cette croyance en la présence du Christ dans l'Eucharistie est une pierre angulaire de la dévotion catholique.

La vocation de Jean et d'André

Ce regard et cette parole extraordinaires sont exprimés avec beauté et simplicité par saint Jean, qui raconte sa vocation et celle d'André : « Se retournant et voyant qu'ils le suivaient, il leur dit : "Que cherchez-vous ?" Ils lui dirent : "Rabbi, où demeures-tu ?" Il leur dit : "Venez et voyez." Ils allèrent donc voir où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là » (Jn 1, 38-40). Ce moment marque le commencement de leur discipulat.

Le jeune homme riche

C'est aussi l'épisode émouvant du jeune homme riche venu voir le Maître, plein de générosité qui se heurte à ses limites. Il est précisé que Jésus posa son regard sur lui, connaissant déjà le fond de son cœur : « Jésus, le regardant, l'aima et lui dit : Il te manque une chose : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis-moi » (Mc 10, 21). Cette rencontre met en lumière la puissance transformatrice du regard du Christ.

Le repentir de Pierre

Et puis, bien sûr, le moment décisif du repentir de Pierre pendant la Passion, lorsque le regard du Christ, lié, remplace toute parole, après le triple reniement du prince des Apôtres : « Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre. [...] Et Pierre, étant sorti, pleura amèrement » (Lc 22, 61-62). Ce moment du regard divin conduit à un repentir profond et à un renouveau.

Transformations dans le silence

Les transformations les plus radicales, les révélations les plus marquantes ne tolèrent ni bavardage ni agitation : elles s'accomplissent dans la sobriété, la contemplation, le silence intérieur. Cela reflète la puissance des moments calmes et réfléchis dans la croissance spirituelle.

L'intuition d'Henri Lacordaire

Lors d'un sermon, le célèbre dominicain Henri Lacordaire fait remarquer que « il y a, dans le regard qui rencontre la splendeur du vrai, un frisson qui touche à l'extase » (Les conférences de Notre-Dame de Paris, 1848). Cela souligne l'impact émotionnel profond de la rencontre avec la vérité divine.

Le regard et la parole de Dieu

Le regard et la parole de Dieu sont purificateurs, sanctifiants, pacifiants, unifiants, comme le dit dom Godefroid Bélorgey dans son ouvrage Sous le regard de Dieu. Ces attributs divins offrent orientation et guérison dans la vie humaine.

Vivre sous le regard de Dieu

En inscrivant cette certitude dans notre esprit et dans notre cœur, nous rétablirons l'ordre trop souvent détruit par le péché, car ces regards et ces paroles sont nos bouées de sauvetage. Vivre sans cesse sous le regard de Dieu, en écoutant sa Parole, permet de surmonter de nombreuses négligences.

Les stigmates de saint François

Lorsque saint François d'Assise reçut les stigmates du Christ sur le mont Alverne, on raconte que le séraphin aux six ailes, au visage et aux plaies de Jésus, le frappa de cinq rayons sans prononcer une seule parole : seul demeura l'échange des regards, celui de François étant dans l'acceptation, puisqu'il venait de demander, dans sa prière, la grâce de participer aux souffrances du Christ crucifié. Ce moment de rencontre divine transforma la vie de François.

Amour et souffrance

Un changement prodigieux et silencieux, qui fit du pauvre d'Assise le Pauvre, lui permettant de vivre parfaitement cette parole de saint Augustin : « Quand on aime, il n'y a pas de peine, ou s'il y a peine, même celle-ci est aimée ! » (À propos des bienfaits du veuvage, XXI, 26). Cette citation capture l'essence de l'amour et de la souffrance dans le chemin spirituel.

Regarder et contempler

Il ne suffit pas d'être regardé par le Maître et d'écouter sa voix. Il faut aussi le regarder, le contempler, lui parler avec peu de mots pour pouvoir ensuite regarder chaque être comme le Christ nous regarde, s'adresser à chaque homme souffrant comme Jésus s'adresse à nous. Cette relation réciproque avec le divin est essentielle à la croissance spirituelle.

Vivre avec la présence divine

Sentir ce regard posé sur nous, entendre ces paroles consolantes nous invite à mettre davantage d'amour dans chacune de nos actions. Être habités par cette force du regard et de la parole de Dieu nous permet de poursuivre le pèlerinage malgré tous les obstacles, toutes les incertitudes et tous les doutes. Cette présence divine offre force et orientation.

La sécheresse spirituelle

La sécheresse spirituelle n'est pas un signe de l'absence de Dieu. Elle est une action purificatrice, comme les quatorze années de vide absolu vécues par sainte Thérèse d'Avila. Même si nous n'atteignons pas les sommets gravis par cette femme forte, nous pouvons au moins nous laisser regarder par Dieu comme notre mère nous a regardés à notre naissance. Cette perspective offre espoir et résilience dans les moments d'épreuve spirituelle.