L'AfD progresse fortement en Allemagne de l'Est, frôlant la majorité dans deux Länder, et révèle de profondes fractures politiques et sociales depuis la réunification.
L'AfD en tête dans deux Länder de l'Est
Le parti d'extrême droite « Alternative für Deutschland » (AfD) est devenu la première force politique dans deux anciens Länder de l'Est, la Saxe-Anhalt et le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, avec respectivement 43,8 % et 38,2 % des voix. En Saxe-Anhalt, l'AfD n'est qu'à trois sièges de la majorité absolue, avec 39 sièges sur 83, tandis que son soutien au Mecklembourg-Poméranie-Occidentale a plus que doublé depuis 2021.La montée de l'AfD n'est pas nouvelle
La progression de l'AfD dans ces régions n'est pas un phénomène soudain. En 2024, le parti était déjà en tête en Thuringe avec 32,8 % et avait recueilli 30,6 % en Saxe, soit seulement 1,3 point de moins que les chrétiens-démocrates de la CDU. Toutefois, le « cordon sanitaire » contre l'AfD tient dans ces deux Länder grâce à des gouvernements minoritaires, mais la durabilité de ce barrage reste incertaine.Les facteurs du succès de l'AfD
Les causes du succès de l'AfD sont multiples. Si l'immigration est souvent citée, l'Allemagne de l'Est a connu depuis la réunification moins d'immigration que l'Allemagne de l'Ouest. Il reste que des violences xénophobes ont eu lieu dans les années 1990, et que l'émergence du mouvement PEGIDA à Dresde en 2014 illustre la sensibilité de la région à de tels sentiments. La pandémie a exacerbé la méfiance envers l'État, les médias, les scientifiques et les élites, tandis que la guerre en Ukraine a favorisé une réceptivité aux récits pro-Poutine.La plateforme de l'AfD et les griefs de l'Est
L'AfD a su rassembler différents griefs : l'opposition à l'immigration, le sentiment de déclin, la défiance envers les institutions, le rejet du gouvernement fédéral et de Bruxelles, ainsi que l'opposition aux sanctions contre la Russie et le soutien à l'Ukraine. Reste néanmoins la question suivante : pourquoi tant d'Allemands de l'Est se sentent-ils toujours insatisfaits dans l'Allemagne réunifiée, trente-cinq ans après la réunification ?Les difficultés de l'Est après la réunification
Les Allemands de l'Est ont vécu cinquante-six ans sans démocratie, sous deux dictatures, mais ils ont démontré leur capacité à la liberté lors de la Révolution pacifique de 1989. Malgré la rapidité de la réunification institutionnelle avec la République fédérale, la réunification humaine s'est révélée plus difficile. Un déclin économique, social, culturel et humain s'en est suivi, et beaucoup d'Allemands de l'Est ont le sentiment que leurs compétences et leurs parcours personnels ont perdu de leur valeur. L'exode vers l'Ouest a encore aggravé la situation : depuis la réunification, l'Est a perdu environ 2,5 millions d'habitants, soit 16 %, et la Saxe-Anhalt a perdu environ un quart de sa population.Des approches différentes du passé nazi
Le rapport au passé nazi diffère également entre l'Est et l'Ouest. À l'Ouest, une confrontation progressive avec le passé s'est développée, tandis qu'à l'Est, l'antifascisme a été érigé en doctrine d'État, ce qui n'a pas empêché l'apparition de skinheads et de groupes néonazis dans les dernières années du régime est-allemand.Des dirigeants qui défient la domination de l'AfD
Malgré ces difficultés, les Allemands de l'Est ne sont pas nécessairement condamnés à soutenir l'AfD, comme le montrent les figures politiques Manuela Schwesig, au Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, et Elif Eralp, à Berlin. Schwesig, ministre-présidente social-démocrate (SPD) depuis 2017, a mené une campagne personnelle contre l'AfD, ce qui a sensiblement pesé sur les résultats de la CDU. Eralp, avocate de 45 ans issue d'une famille turque, s'est concentrée sur des enjeux concrets comme le logement, les loyers, les transports et la spéculation immobilière, et a mobilisé les jeunes électeurs de Berlin.Des campagnes personnalisées qui redessinent la dynamique politique
Schwesig comme Eralp ont personnalisé leurs campagnes, en mettant en avant les enjeux locaux et leur indépendance vis-à-vis des appareils des partis nationaux. Cela laisse penser à une évolution de la dynamique politique, où les loyautés partisanes s'affaiblissent et où les personnalités individuelles gagnent en influence.L'impact potentiel de l'AfD sur l'éducation et les limites constitutionnelles
Une éventuelle participation de l'AfD au gouvernement de la Saxe-Anhalt pourrait avoir des conséquences importantes pour le système éducatif, le parti souhaitant mettre fin à l'école inclusive et créer des classes séparées pour les enfants handicapés et les enfants réfugiés. Toutefois, la Loi fondamentale de 1949, qui commence par l'inviolabilité de la dignité humaine, offre des garanties constitutionnelles qui limitent la portée de tels changements.La nécessité de réparer les fractures de la réunification
Ces évolutions en Saxe-Anhalt, au Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et à Berlin soulignent la nécessité de traiter les fractures laissées par la réunification et de reconstruire l'engagement politique. Les enseignements de ces élections ne concernent pas seulement l'Allemagne mais aussi l'Europe, et rappellent l'importance du fédéralisme, de l'autonomie et des contre-pouvoirs face à la montée du nationalisme et aux tendances autoritaires.