Attaque contre une église orthodoxe à Karak

Une attaque contre une église orthodoxe à Karak, vendredi dernier, a fait neuf morts. Les trois suspects appartiennent à une famille de la région, tout comme le chef de la police chargé de les arrêter. Dans ce bastion historique de la monarchie hachémite, les solidarités tribales, qui constituent l'un des fondements de l'État jordanien, sont aujourd'hui confrontées à la radicalisation islamiste.

Détails de l'attaque

L'attaque a eu lieu le vendredi 23 octobre, lorsque trois hommes armés ont ouvert le feu sur des personnes réunies pour des funérailles à l'église grecque-orthodoxe Saint-Georges, dans le village de Hammoud, près de Karak, dans le sud de la Jordanie. L'attaque a fait neuf morts et 34 blessés. Après trois jours de recherches, les forces de sécurité ont localisé les suspects lundi matin dans une maison abandonnée. Refusant de se rendre, ils ont ouvert le feu sur les policiers avant d'être blessés et arrêtés.

Identification des suspects

Le chef de la sécurité publique, le général Obeidallah al-Maaytah, a identifié les suspects comme Hazza Zaidan Mohammed, son frère Mishal, et leur beau-frère Ahmad Sami Hussein. Les trois hommes appartiennent à la même famille et vivent dans la région. Selon les autorités, Hazza serait à l'origine de l'attaque. Aucune organisation n'a revendiqué l'attentat, mais les trois hommes adhèrent à une idéologie islamiste extrémiste connue sous le nom de takfirisme, qui considère comme infidèles ceux qui ne partagent pas ses croyances.

Liens tribaux et réactions

La famille des suspects appartient aux Thneibat, l'une des principales tribus musulmanes de Karak. Parmi ses membres figure Mohammad Thneibat, ancien vice-Premier ministre et ministre de l'Éducation, actuellement président de la Jordan Phosphate Mines Company, la principale entreprise du pays spécialisée dans l'extraction du phosphate de la mer Morte et la fabrication d'engrais. Aucun lien de parenté direct n'a été établi avec les suspects, mais les représentants de la tribu des Thneibat ont condamné le massacre, rappelé leurs liens historiques avec la communauté chrétienne des Halasa, à laquelle appartiennent les victimes, et réaffirmé leur loyauté envers le roi Abdallah II.

Présence chrétienne historique à Karak

Les Halasa sont également profondément enracinés dans la région. Ils figurent parmi les anciens clans chrétiens de Karak, dont la présence est attestée bien avant la création de la Jordanie. En 1812, le voyageur suisse Johann Ludwig Burckhardt a recensé environ 150 familles chrétiennes et 400 familles musulmanes dans la zone. Ces chrétiens arabes, pour la plupart à l'origine orthodoxes, n'étaient pas une population étrangère placée sous la protection des tribus musulmanes, mais des acteurs à part entière du système tribal, avec leurs terres, leurs troupeaux, leurs activités commerciales, leurs notables et leurs alliances. Ils ont participé, comme les autres familles de Karak, à la construction de la Transjordanie et à la vie politique du royaume hachémite.

Réactions des communautés et solidarité tribale

Les réactions des deux communautés ne relèvent pas seulement de la solidarité ou de la compassion. Dans une société où l'appartenance tribale conserve un poids considérable, elles visent à empêcher que le crime de trois individus ne devienne un sujet de tension entre deux communautés. La monarchie joue le rôle d'arbitre, tandis que les notables locaux s'efforcent de préserver les liens sur lesquels repose une partie de l'ordre social jordanien.

Liens tribaux dans les forces de l'ordre

Un autre détail mérite attention. Le chef de la police porte un nom associé à Karak, celui des Maaytah, l'une des familles tribales de cette région. Les hommes qui ont attaqué l'église et celui qui dirige les forces chargées de les arrêter viennent du même territoire. Il ne s'agit pas d'une simple coïncidence géographique. Karak appartient au cœur historique de la Transjordanie, la partie du royaume où la monarchie hachémite a recruté une grande partie de ses soutiens et de ses serviteurs.

Origines de la monarchie hachémite

Pour comprendre cette histoire, il faut remonter à 1921. À cette époque, la Jordanie n'existait pas encore. À l'est du Jourdain, villes, villages et tribus vivaient sous des autorités locales fragiles, après la disparition de l'Empire ottoman. Karak est l'un des centres de ce territoire. Bâtie autour de sa forteresse médiévale, la ville domine les plateaux à l'est de la mer Morte. L'une des grandes routes de pèlerinage vers La Mecque passe à proximité. Et les tribus de la région ont longtemps su monnayer leur capacité à « assurer la sécurité des caravanes » auprès des autorités ottomanes, dont le prestige dépendait notamment du bon déroulement du pèlerinage annuel. Karak possède ainsi ses notables, ses grandes familles, ses réseaux de solidarité et une tradition d'autonomie qui ne date pas de l'arrivée des Britanniques.

Formation de l'État hachémite

C'est dans ce pays qu'arrive Abdallah, fils du chérif Hussein de La Mecque, chef de la révolte arabe contre les Ottomans pendant la Première Guerre mondiale. Originaire du Hedjaz, Abdallah appartient à la dynastie hachémite, qui revendique une descendance du prophète Mahomet. Mais il est étranger à la société qu'il entend gouverner. Son prestige religieux et dynastique ne suffit pas. Il a besoin d'alliances et de ressources.

Alliances avec les élites locales

Il trouve dans les grandes familles de Transjordanie des interlocuteurs indispensables. À Karak, les Majali, les Maaytah et d'autres lignages disposent d'une autorité locale que le nouvel émir ne peut ignorer. Le pouvoir hachémite intègre progressivement ces élites à ses institutions, leur confie des fonctions et s'appuie sur leurs réseaux pour administrer le territoire. Cette alliance ne se fait pas en un jour ni sans conflits. Elle constitue néanmoins l'une des bases du nouvel État.

Soutien britannique et mandat

Abdallah dispose également d'un avantage décisif. Les Britanniques cherchent une solution pour les territoires situés entre la Palestine et l'Irak. En mars 1921, Winston Churchill, alors secrétaire d'État aux Colonies, tient à Il Caire une conférence destinée à organiser les possessions britanniques au Moyen-Orient. Il rencontre ensuite Abdallah à Jérusalem et accepte de soutenir son installation à la tête de la Transjordanie. Ce territoire situé à l'est du Jourdain sera inclus dans le périmètre du mandat britannique sur la Palestine, destiné notamment à l'établissement d'un foyer national juif conformément à la déclaration Balfour.

Cadre juridique de l'émirat

En avril, un premier gouvernement est formé à Amman. La décision politique de Churchill reçoit un cadre juridique en 1922. Le mandat pour la Palestine, approuvé par la Société des Nations, prévoit à l'article 25 la possibilité d'exclure la Transjordanie de certaines de ses dispositions. La Société des Nations approuve ensuite la décision britannique d'exclure l'application des dispositions relatives au foyer national juif, et la Transjordanie est ainsi administrée séparément, sous l'autorité de l'émir Abdallah et la tutelle (et le financement) britannique.

Formation de la Légion arabe

L'émirat, qui deviendra un royaume en 1946, naît ainsi d'un compromis entre trois forces. Une dynastie originaire du Hedjaz, une puissance impériale qui fournit protection et argent, et des élites locales qui lui donnent une base sociale. Et la Légion arabe devient l'instrument de cette construction.

Rôle de la Légion arabe

Créée sous patronage britannique, puis développée notamment par John Bagot Glubb, connu sous le nom de Glubb Pacha, elle recrute largement parmi les populations tribales de Transjordanie. Le service militaire offre des salaires réguliers, des carrières et une relation directe avec le pouvoir central. En retour, le souverain dispose d'une armée dont les officiers et les soldats sont liés à la survie de la monarchie. La loyauté envers la Couronne devient aussi une affaire de famille.

La contribution de Karak à la Légion arabe

Karak fournit plusieurs de ses figures à cette organisation. La famille Majali en est un exemple. Habis al-Majali, né à Karak, devient l'un des grands officiers jordaniens du XXe siècle. Il commande des forces de la Légion arabe pendant la guerre de 1948, puis occupe les plus hautes fonctions militaires du royaume. Son cousin Hazza al-Majali, Premier ministre, est assassiné en 1960 lors d'un attentat à Amman. Un autre membre de la famille, Abdel Salam al-Majali, dirigera le gouvernement au moment de la signature du traité de paix avec Israël en 1994.

Rôles sécuritaires et liens tribaux

Les Maaytah illustrent d'autres voies d'accès au pouvoir et sont présents dans les institutions de sécurité, comme le montre aujourd'hui le général Obeidallah al-Maaytah. Ce système ne repose pas uniquement sur la loyauté personnelle. Les familles fournissent des recrues, des cadres et des relais locaux. L'État distribue emplois, promotions, marchés et protections. Les notables servent d'intermédiaires entre leurs communautés et le palais. Une nomination peut renforcer le prestige d'un lignage. À l'inverse, un conflit avec les autorités peut avoir des conséquences pour tout un réseau familial. La monarchie jordanienne est un État moderne, mais elle fonctionne encore en partie grâce à ces relations anciennes.

La radicalisation au sein des régions tribales

Il ne faut toutefois pas imaginer un bloc tribal homogène. Cette même région a produit des cercles radicalement hostiles à l'ordre politique qu'elle contribue à soutenir. Le phénomène n'est pas nouveau. En décembre 2016, des hommes armés attaquent les forces de sécurité à Karak avant de se réfugier dans le château de la ville. L'opération, revendiquée par l'État islamique, fait des morts parmi les policiers et les civils, dont un touriste canadien. Le royaume découvre alors que l'un de ses anciens territoires de recrutement militaire est aussi un champ de bataille pour les djihadistes.

La signification de l'attaque de Hammoud

C'est précisément ce qui rend l'attaque de Hammoud inquiétante. Les trois suspects ne sont pas des combattants étrangers venus de Syrie ou d'Irak. Ce sont des Jordaniens de la région. Ils ont attaqué des compatriotes réunis pour des funérailles. Leurs victimes appartiennent à une communauté intégrée au système tribal et à l'histoire locale. Et ce sont les forces de sécurité issues de la même société qui étaient chargées de les arrêter.

Un choc d'identités à Karak

Deux Jordanie s'affrontent ainsi à Karak. L'une considère la monarchie comme le cadre de son existence politique, accepte la coexistence religieuse et trouve dans l'État des possibilités d'ascension sociale. L'autre rejette cet ordre au nom d'une interprétation radicale de l'islam, qu'elle emprunte aux Frères musulmans, ou d'un sentiment national palestinien. Mais il serait trompeur d'opposer simplement des tribus loyales à des individus radicalisés. Les loyautés ne se transmettent pas automatiquement de père en fils. Un même environnement social peut produire un officier et un adversaire terroriste de l'État.

Les épreuves de la monarchie et sa résilience

La monarchie a déjà traversé plusieurs crises qui ont menacé son existence. Devenu roi en 1952 à dix-sept ans, Hussein doit rapidement faire face à la montée du nationalisme arabe, à l'influence de Nasser et à l'agitation d'une partie de la population palestinienne de Cisjordanie, alors placée sous souveraineté jordanienne. En décembre 1955, des manifestations contre l'adhésion au pacte de Bagdad provoquent la chute du gouvernement d'al-Majali. En mars 1956, Hussein démet Glubb Pacha, commandant britannique de la Légion arabe, pour affirmer son indépendance. En avril 1957, une crise avec des officiers nationalistes, dont le chef d'état-major Ali Abou Nuwar, menace directement son pouvoir. Hussein s'impose grâce à la loyauté d'une partie de l'armée et au soutien occidental. Israël, qui craint l'arrivée d'un régime nassérien à Amman, partage cet intérêt, sans intervenir directement.

Soutien international pendant les crises

L'année suivante, après le renversement sanglant de la monarchie irakienne, Hussein demande l'aide britannique. Londres envoie des parachutistes en Jordanie et Israël autorise finalement leurs avions à traverser son espace aérien. La décision intervient après des tensions initiales autour du survol et une intervention diplomatique américaine. Cette coopération indirecte contribue à la protection du régime.

La crise de 1970 et le soutien extérieur

La crise la plus connue survient en septembre 1970. Les organisations armées palestiniennes, renforcées après la guerre de 1967, défient ouvertement l'autorité du roi Hussein. Les affrontements dégénèrent en guerre civile. La Syrie intervient militairement dans le nord du royaume. L'armée jordanienne, dont les unités les plus fidèles sont largement recrutées parmi les Transjordaniens, joue un rôle décisif. Mais le roi bénéficie aussi d'un soutien extérieur. Israël, qui entretient depuis des années des contacts secrets avec lui, ne veut pas voir la Jordanie tomber sous le contrôle des organisations palestiniennes ou de la Syrie. En coordination avec les Américains, les Israéliens mobilisent des forces et envisagent une intervention contre les troupes syriennes. Cette menace contribue à dissuader Damas de poursuivre son offensive. L'armée jordanienne reprend progressivement le contrôle du pays.

Sécurité hachémite et alliances régionales

Ces épisodes révèlent un autre pilier de la sécurité hachémite. Pendant la guerre froide, Israël et la Jordanie, malgré leur état de guerre officiel, appartiennent au dispositif régional occidental. Israël est un partenaire militaire des États-Unis. La monarchie jordanienne, soutenue d'abord par Londres puis par Washington, constitue un rempart contre les mouvements révolutionnaires arabes et l'influence soviétique. Leurs intérêts ne coïncident pas toujours, mais ils partagent une préoccupation : empêcher qu'un régime hostile ne s'installe à Amman.

Coopération secrète avec Israël

La relation reste secrète pendant des décennies. Hussein rencontre des dirigeants israéliens alors que les deux pays sont officiellement ennemis. Le 25 septembre 1973, il avertit personnellement Golda Meir, lors d'une rencontre secrète près de Tel-Aviv, du risque d'une attaque arabe, sans en connaître la date. Le traité de paix de 1994 donne une forme publique à cette coopération. Depuis, la sécurité de la frontière, les échanges de renseignements, l'eau et les questions palestiniennes entretiennent une relation stratégique dont les crises diplomatiques ne suppriment pas la nécessité.

L'importance stratégique de la Jordanie aujourd'hui

Aujourd'hui, la stabilité de la Jordanie demeure un intérêt majeur pour Israël et les États-Unis. Le royaume contrôle une longue frontière avec Israël et la Cisjordanie, accueille une importante population d'origine palestinienne et occupe une position géographique entre la Syrie, l'Irak, l'Arabie saoudite et Israël. Sa déstabilisation aurait des conséquences bien au-delà de ses frontières.

Héritage et défis du système hachémite

L'attaque de Karak rappelle que le système hachémite repose depuis un siècle sur une combinaison d'alliances locales, d'institutions de sécurité et de protections extérieures, plutôt que sur une nation au sens contemporain du terme. Il a résisté au nationalisme arabe incarné par Nasser et aux soulèvements palestiniens, et il fait aujourd'hui face à un défi bien plus redoutable : la radicalisation islamiste au sein même des communautés qui ont contribué à bâtir le royaume.