Jean-Paul Enthoven, toujours en lice pour le prix Renaudot essai 2026, fait face à des accusations de « piratage » littéraire après la publication de son Dictionnaire de l’amour pour le bonheur, sorti à l’automne par Plon. L’ouvrage a été comparé à des textes de Frédéric Schiffter, notamment Le Charme des penseurs tristes (Flammarion, 2013) et Le Dictionnaire chic de philosophie (L’Écriture, 2014), certains passages rappelant des séquences publiées il y a plus de dix ans par Schiffter. ActuaLitté a comparé les textes.
La polémique a débuté par une boutade publique de Jean-Paul Enthoven, le 25 avril 2025, sous un post Instagram où il évoquait travailler sur « un sujet voisin » et prévenait Schiffter : « Je suis obligé de piller vos “penseurs tristes”. » Un an et demi plus tard, Schiffter a acheté le Dictionnaire de l’amour pour le bonheur et repéré plusieurs passages ressemblant à ses propres œuvres, dont Le Charme des penseurs tristes et Le Dictionnaire chic de philosophie. Schiffter a également relevé plusieurs citations d’autres auteurs utilisées dans ses livres et retrouvées dans celui d’Enthoven, ainsi qu’un passage lié à Bâiller devant Dieu, le journal d’Iñaki Uriarte publié par Séguier en 2019, que Schiffter avait lui-même préfacé.
L’une des comparaisons les plus frappantes concerne Friedrich Nietzsche. Dans Le Charme des penseurs tristes, Schiffter raconte un pèlerinage à Nice sur les traces de Nietzsche, évoquant son séjour rue Catherine-Ségurane, Lou Andreas-Salomé, Wagner, les prostituées du port, la rédaction de Ainsi parlait Zarathoustra, et un Nietzsche moins préoccupé par les questions existentielles que par « la grandeur et la décadence des civilisations ». La séquence s’achève sur la syphilis, la folie, l’aphasie et la mort, avant de conclure : « Pour le héraut du Surhomme, ce fut son chef-d’œuvre. » Dans le Dictionnaire de l’amour pour le bonheur, Enthoven suit un parcours narratif similaire, incluant la même adresse, Lou Andreas-Salomé, Wagner, les prostituées du port, le début de Ainsi parlait Zarathoustra, et l’opposition entre le « penseur errant » et les thèmes de grandeur et de décadence des civilisations. La conclusion reprend la même séquence : « folie, aphasie et mort », avant de faire également de Nietzsche un « héraut du Surhomme ».
Une autre comparaison porte sur Hérault de Séchelles, décrit par Schiffter comme le « play-boy de la Révolution » dans Le Charme des penseurs tristes. Le Dictionnaire de l’amour pour le bonheur d’Enthoven évoque aussi Hérault en ces termes, reprenant la théorie de l’ambition, Gracián, et l’expression « se faire rire tout seul ». Le texte inclut également « trop grand seigneur », « trop sybarite » et « trop beau », suivis de Robespierre, Stendhal et Julien Sorel, pour conclure sur l’idée d’un homme « guillotiné deux fois ».
Dans son Dictionnaire chic de philosophie, Schiffter évoque le marquis de Sade, notant que Flaubert le surnommait « le Vieux » et appréciant son exagération dans l’évocation des pratiques condamnées par l’Église. Le Dictionnaire de l’amour pour le bonheur d’Enthoven mentionne aussi Flaubert et « le Vieux », l’exagération, les pratiques condamnées par l’Église, la précision descriptive, ainsi que Diderot et d’Alembert qui auraient dû confier à Sade la rédaction de l’article « manquant » sur les perversions.
La discussion sur le bonheur, thème central du dictionnaire d’Enthoven, révèle aussi des similitudes. Dans Le Charme des penseurs tristes, Schiffter décrit le bonheur comme une « joie refroidie, en retrait », dépouillée de ses transports, réduite à une sensation agréable de « facilité d’être ». Le Dictionnaire de l’amour pour le bonheur d’Enthoven construit une définition autour des mêmes termes : une « joie refroidie, en retrait » et un « état agréable d’être ».
La réflexion sur la mélancolie présente également des recoupements. Dans Le Charme des penseurs tristes, Schiffter décrit le mélancolique comme souffrant d’un « ralentissement de son être », qui l’éloigne du « carrousel social » mais favorise une forme de lucidité et de distance propice à la création. Le Dictionnaire de l’amour pour le bonheur développe une idée très proche : la mélancolie peut « stimuler la lucidité » et constitue un « ralentissement de l’être », capable d’alimenter de grandes œuvres. Ces développements sont prolongés par une référence à Proust et l’idée que la souffrance peut devenir matière à écriture. Une citation de Gérard de Nerval – la mélancolie comme moyen de « voir les choses comme elles sont » –, que Schiffter avait placée en épigraphe de Le Charme des penseurs tristes, se retrouve dans le livre d’Enthoven.
Dans Le Charme des penseurs tristes, Schiffter opposait les « penseurs de joie », qui « ne sont pas forcément joyeux » mais « font l’éloge du rire », aux « penseurs tristes », qui ne sont pas forcément des penseurs de la tristesse mais « font sourire ». Dans le Dictionnaire de l’amour pour le bonheur, l’équation tient en une phrase : « Les penseurs de joie ne font pas forcément rire. Les penseurs tristes, si. » Enthoven poursuit avec le récit d’une étrange épidémie de rire survenue au Tanganyika en 1962, partant d’une école avant de gagner une partie de la population. Schiffter indique que ce développement provient d’Iñaki Uriarte, auteur de Bâiller devant Dieu (Séguier, 2019), dont il avait préfacé l’édition française.
Schiffter souligne que plusieurs citations d’auteurs qu’il avait lui-même sélectionnées dans ses livres réapparaissent dans l’ouvrage d’Enthoven, parmi lesquels Jean-François Revel, Sade, Schopenhauer et Gérard de Nerval. La citation de Schopenhauer avait été traduite par Schiffter lui-même. Celle de Nerval ouvrait Le Charme des penseurs tristes en épigraphe. Schiffter explique que le sentiment n’était plus seulement de retrouver des références familières, mais de se « relire » lui-même. Le livre d’Enthoven comporte deux attributions explicites à Schiffter. À l’entrée « Tristesse », page 496, il renvoie explicitement à Le Dictionnaire chic de philosophie et cite une remarque de son auteur. Plus loin, page 525, à propos du « vouloir-vivre », il évoque « le très schifftérien Frédéric Schiffter » et reprend entre guillemets les expressions « enchante notre finitude » et « une folie salutaire ».
Après avoir signalé ces passages à Enthoven, Schiffter reçoit un message privé le 24 septembre 2026. Enthoven commence par lui donner raison, tout en précisant qu’il pense l’avoir cité deux fois. Puis : « Probablement pas assez. » Il annonce surtout une nouvelle impression du livre et assure que « les guillemets seront là où il faut ». Il remercie également Schiffter d’avoir lu son ouvrage avec attention. Les éditions Plon ont été contactées par ActuaLitté pour savoir si une nouvelle impression est bien prévue, quels passages seront modifiés et à partir de quand ces corrections apparaîtront dans les exemplaires en circulation. Enthoven a également été sollicité pour réagir à ces similitudes. Au moment de la publication, ni l’auteur ni son éditeur n’avaient répondu à nos questions. Schiffter, en revanche, emploie les termes de « piratage », de « vol » et de « plagiat ». Il assure à ActuaLitté ne pas envisager d’engager de poursuites. « Le pirate se défendra en disant qu’il me cite aussi avec des guillemets et, qui plus est, qu’il me rend hommage à deux reprises de manière explicite. » Avant d’ajouter que ces citations explicites semblent coexister avec d’autres emprunts, eux, non attribués.
Les chemins de Schiffter et d’Enthoven se croisent déjà avant cette affaire. En 2025, le « philosophe des bains publics » relance avec Frédéric Beigbeder le prix Paul-Jean Toulet, à Guéthary. Parmi les six finalistes figure précisément Enthoven, avec Je me retournerai souvent. C’est durant cette période que ce dernier écrit publiquement à Schiffter qu’il devra « piller » ses « penseurs tristes ». Face au philosophe basque, Enthoven appartient, depuis un demi-siècle, au cœur du monde littéraire parisien. Journaliste à Le Nouvel Observateur puis à Le Point, édité chez Grasset et Hachette Littératures : sa carrière coïncide avec plusieurs des lieux où se forgent les réputations, les livres et les débats. Depuis les années 1970, il s’est notamment lié à Bernard-Henri Lévy, qu’il accompagne dans l’émergence des « nouveaux philosophes » et avec qui il entretiendra une proximité durable. Grasset fut longtemps son éditeur : jusqu’à Je me retournerai souvent, en 2025, l’essentiel de son œuvre y fut publié. Lorsque Olivier Nora fut évincé de la présidence au printemps 2026, Enthoven faisait partie des quelque 130 auteurs ayant annoncé leur départ. Quelques mois plus tard, son Dictionnaire de l’amour pour le bonheur était publié. Depuis le 7 octobre, il figure toujours parmi les six essais retenus dans la deuxième sélection du Renaudot.
Cette année, Frédéric Beigbeder, une nouvelle fois, assure la présidence. Interrogé par ActuaLitté sur les similitudes relevées dans le livre d’Enthoven, il répond sans détour : « Oui, j’en ai connaissance et oui, j’en tiendrai compte. Mais je n’ai qu’une voix ! » Georges-Olivier Châteaureynaud, secrétaire général du prix, et Patrick Besson, l’un de ses jurés les plus éminents, n’avaient pas répondu à nos sollicitations au moment de la publication. Selon Edistat, le Dictionnaire de l’amour pour le bonheur s’était écoulé à 968 exemplaires à ce stade. Schiffter a publié le 1er octobre dernier Un cœur anarchiste, chez Le Cherche midi.
Des similitudes littéraires alimentent le débat autour de la nouvelle œuvre de Jean-Paul Enthoven
Contenu réécrit par une IA à partir de sources de presseComment ça marche
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