Les sages l’avaient compris avant nous : la clé du bonheur ne réside pas là où nous l’imaginons. Préparez-vous à être surpris. Se couper de toutes les sources d’information, en ces temps, est tentant : une paix garantie, pour un temps. Mais cela n’empêche pas les difficultés à venir. Savoir ou ne pas savoir ? Les deux sont, à leur manière, des ferments de bonheur. Bonne nouvelle : si l’ignorance apporte le bonheur, alors des jours heureux sont peut-être en vue !
Pas un mois ne s’écoule sans qu’un nouvel ami intelligent ne fasse son entrée dans nos vies : Google, ChatGPT, Le Chat, DeepSeek nous donnent accès à l’ensemble des connaissances du monde et bien plus encore. Demain, entourés d’outils capables, en une nanoseconde, de combler notre ignorance, nous baignerons dans un bonheur sans précédent. À quoi bon perdre du temps à apprendre à rédiger une dissertation, écrire une lettre officielle, calculer une équation ou même préparer un voyage quand nos smartphones le font pour nous instantanément ?
Avec le recul, on peut sourire aux alarmes des pédagogues des années 1970 qui voyaient dans l’arrivée des premières calculatrices de poche une menace pour l’apprentissage des opérations de base. À quoi bon acquérir des connaissances si elles sont toujours accessibles, partout et en tout lieu ?
Peut-être devons-nous accepter que l’ignorance soit, en effet, le début de la sagesse. Cette expression puise ses racines dans un extrait d’un poème anglais du XVIIIe siècle : « Where ignorance is bliss, 'tis folly to be wise » (« Quand l’ignorance rend heureux, il est sot de chercher à savoir »). Traduction : quand l’ignorance apporte le bonheur, pourquoi revendiquer un savoir qui, au contraire, risquerait de nous rendre malheureux ? Publilius Syrus, poète latin des débuts de notre ère, l’affirmait déjà : « In nihil sapiendo vita iucundissima est » (« En ne sachant rien, la vie est des plus délicieuses »).
En même temps, Jésus lui-même promettait le bonheur aux « simples de cœur » (Évangile selon Matthieu, 5.3). Il ne parlait pas d’intelligence, mais d’innocence, comme celle d’un enfant qui ignore tout mais vit joyeusement de ce qui lui est offert. Après tout, si Œdipe était resté dans l’ignorance de son histoire, il aurait vieilli paisiblement dans son palais de Thèbes, Jocaste ne se serait pas pendue, Antigone et ses frères auraient passé des jours heureux, et Freud aurait dû trouver un autre nom à son célèbre complexe.
Il est vrai que l’ignorance présente bien des avantages. D’abord, elle évite la frustration de se heurter aux limites de son savoir. Ensuite, elle permet de vivre dans une certaine sérénité : nul besoin de s’inquiéter ou de se torturer l’esprit avec des pensées angoissantes. Si je ne sais rien des relations amoureuses passées de mon ou de ma partenaire, je ne m’égarerai pas dans les tourments d’une jalousie infondée ou de comparaisons inutiles. L’ignorance offre aussi un refuge émotionnel face à la peur de l’inconnu. Puisque j’ignore, je ne suis pas la proie de mes doutes, de mes craintes ou de mes vaines tentatives de contrôle. Dès 1670, Pascal mettait en garde dans ses Pensées :
« Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la pauvreté, l’ignorance, ils se sont avisés de s’en rendre heureux par l’oubli de ces choses. »
En termes plus triviaux : ce que j’ignore ne peut pas me faire souffrir. L’ignorance devient alors une forteresse redoutable contre l’impuissance, l’incohérence, l’absurdité.
Jusqu’à un certain point… Le choix de l’ignorance, celui de l’autruche enfouissant sa tête dans le sable, relève évidemment d’une illusion. On croit se mettre à l’abri en choisissant d’ignorer les malheurs du monde et vivre, comme le disait Voltaire dans Candide, en se contentant de « cultiver notre jardin ». Mais nous sommes exposés à une autre forme de menace : la vulnérabilité. Si j’ignore mes droits, je m’expose aux abus. Si je ne questionne pas, je me soumets aux manipulations et aux désinformations. Et si je refuse de connaître mon état de santé, je risque qu’il soit trop tard, le moment venu, pour y remédier. La réalité finit toujours par imposer sa loi.
Face à elle, l’ignorance entrave nos besoins de changement. On ne s’étonnera pas que les plus grands romans dystopiques, comme 1984 ou Le Meilleur des mondes, imaginent des sociétés où le savoir est interdit. Dans le bouddhisme, l’ignorance est l’un des trois poisons — avec l’attachement et l’aversion — qui éloignent l’homme de l’accès aux quatre « nobles vérités » : la souffrance, la cause de la souffrance, la cessation de la souffrance, la voie menant à la fin de la souffrance. Et que serait la psychologie sans cette certitude que c’est en apprenant à nous connaître que nous pouvons transformer nos modes de fonctionnement, notre rapport au monde et sortir de nos blocages existentiels ?
Oui, l’ignorance peut rendre heureux. Pour un temps. Ainsi, le déni et le refoulement sont des outils psychologiques redoutables pour s’éloigner des chocs, des traumatismes, de tout ce qui semble impossible à vivre et à ressentir. Pour un temps. Car notre prétendue ignorance nous plonge dans une ambivalence émotionnelle faite de deux sentiments opposés : d’un côté, une apparente légèreté ; de l’autre, le malaise latent de ce qui n’est pas dupe. Et cette dissonance peut devenir une source de tension interne inconfortable.
C’est par la curiosité et la « reconnaissance » — au sens de redécouverte — de ce que nous vivons que nous pouvons trouver la voie vers l’équilibre et la sécurité. Nietzsche, dans Le Gai Savoir, supposait ainsi que notre besoin de connaissance était « la volonté de trouver, parmi tout ce qui est étrange, extraordinaire, douteux, quelque chose qui ne soit plus pour nous un sujet d’inquiétude ». Ne serait-ce pas l’instinct de peur qui nous pousse à savoir ? La jubilation de celui qui acquiert un savoir ne serait-elle pas celle du sentiment de sécurité retrouvée ?
Si l’on y réfléchit, la difficulté ne réside pas dans l’antagonisme entre ignorance et savoir, comme si nous devions choisir entre ces deux pôles. D’autant plus que nous naviguons librement de l’un à l’autre. Un instant, je veux savoir ; un autre, surtout pas. Dans les deux cas, je lutte contre mon impuissance à tout contrôler. L’illusion du savoir joue sur l’idée que nous serions moins vulnérables, moins fragiles si nous savions, comme si la compréhension nous assurait une maîtrise absolue.
Nous prétendons que l’ignorance est synonyme de bonheur, mais en réalité, elle est notre plus grande angoisse. Pourtant, quelle vie aurions-nous si nous connaissions la durée de cet amour, l’avenir de nos enfants ou la date de notre mort ? Et pourtant : il ne s’agirait que d’informations. Le savoir, lui, réside dans l’expérience : c’est en vivant les choses que nous les comprenons le mieux. Ignorance ou savoir, comme souvent, l’équilibre pourrait se trouver entre les deux :
admettre, sans nous alourdir, notre désir de fuir certaines vérités pour nous protéger ;
et accepter que la prise de conscience, bien que douloureuse, puisse nous libérer et nous renforcer.
C’est à travers ces allers-retours dans les ambiguïtés de notre condition de mortels que nous trouverons peut-être, enfin, le bonheur.
Le paradoxe de l'ignorance et du savoir dans la quête du bonheur
Contenu réécrit par une IA à partir de sources de presseComment ça marche
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