La célébrité unique de la Joconde

Dans Pourquoi La Joconde ?, Philippe Comar examine la célébrité de la Joconde et la manière dont elle rend paradoxalement le tableau invisible. Il soutient que le statut de chef-d'œuvre de la peinture est lié à l'idée qu'aucun spectateur ne pourra jamais véritablement la voir en entier, ce qui engendre frustration et réactions variées chez les visiteurs.

Les origines de la Joconde

La Joconde n'était pas destinée à devenir un chef-d'œuvre et n'a été considérée comme telle qu'au milieu du XIXe siècle. À l'origine, il s'agissait d'un portrait qui suivait le style des peintures réalisées un demi-siècle plus tôt en Flandre, remarquables par l'élégance de la pose et par le paysage de fond, presque onirique.

Les détails mystérieux du tableau

Des incertitudes ont toujours entouré la Joconde, notamment sa date de création et l'identité du modèle, que l'on pense être Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo. Le tableau ne porte ni titre, ni inscription, ni date, et il semble avoir été réalisé sans commande, puisque Léonard le garda avec lui et l'emporta en France. Les raisons de cette situation demeurent inconnues.

Les premières années de la Joconde

En 1793, la Joconde était une œuvre secondaire du Muséum central des arts, qui devint plus tard le musée du Louvre. Ce n'est qu'au début du XIXe siècle qu'elle fut placée dans la Grande Galerie, puis dans le salon Carré, où elle se trouvait éclipsée par d'autres chefs-d'œuvre.

L'essor de la renommée de Léonard

Le XIXe siècle mit Léonard de Vinci sous les projecteurs après la découverte de ses Carnets, qui le présentèrent comme un génie universel. Des écrivains tels que Michelet, George Sand et Théophile Gautier contribuèrent à accroître sa notoriété, nourrissant ainsi la célébrité grandissante de la Joconde.

Un vol qui fit grimper la notoriété

La Joconde attira l'attention internationale lorsqu'elle fut volée en 1911 par Vincenzo Peruggia, un ouvrier italien qui avait auparavant été chargé de poser une vitre de protection sur le tableau. Animé par un sentiment patriotique, Peruggia était convaincu que la peinture avait été emportée par les troupes de Napoléon et tenta de la rapporter en Italie.

Le retour et la réaction du public

Le tableau resta disparu pendant près de trois ans, jusqu'à ce qu'une tentative de le vendre au musée des Offices conduise à l'arrestation de Peruggia et au retour de la Joconde au Louvre, le 31 décembre 1913. La réaction du public au vol fut considérable : nombreux furent ceux qui se rendirent au Louvre pour voir l'endroit où le tableau avait été emporté.

L'impact de la disparition

Comar avance que l'art moderne doit beaucoup à la disparition de la Joconde, car elle a conduit à un nouveau rôle de l'art, qui consiste à mettre en valeur l'absence au sein des musées. Le « manque à voir » de la Joconde a inspiré une vague de légendes humoristiques, de parodies picturales et diverses agressions.

Les réponses artistiques à la Joconde

De nombreux artistes du XXe siècle ont revisité la Joconde, notamment Dalí, Dubuffet, Chaissac, Lee Miller, Dorothea Tanning, Rauschenberg et Andy Warhol, qui réalisa en 1963 une sérigraphie intitulée Thirty Are Better Than One. Parmi les provocations d'avant-garde figure L.H.O.O.Q. de Marcel Duchamp, peinture de 1919 qui ajoutait une moustache et une mouche au menton de la Joconde.

Les agressions physiques contre le tableau

Les agressions contre la Joconde comprennent un jet de pierre par un garçon de restaurant en 1956, une tasse de thé lancée par un touriste russe en 2009, et une projection de soupe par un militant écologiste. En 2017, l'artiste de performance Deborah Robertis exposa ses parties génitales devant le tableau.

La contemplation de la Joconde aujourd'hui

Malgré le grand nombre de visiteurs au Louvre, il apparaît clairement que le désir de voir la Joconde ne relève pas d'une volonté de mieux la regarder, ni même de la regarder tout court. Une photographie célèbre de Martin Parr montre que la foule brandissant des téléphones portables empêche toute contemplation de l'œuvre.

Reproductions et aura

La Joconde est plus accessible à travers ses reproductions, et Comar avance que plus les reproductions d'une œuvre se multiplient, plus son aura grandit. Le rapport à la Joconde s'apparente à celui qu'on entretient avec une relique authentique, les photos prises servant de preuve d'avoir été présent devant le caractère sacré du chef-d'œuvre.