Nous aussi, le roman d’Anne Godard, plonge le lecteur dans l’expérience d’un sujet qui a perdu son unicité, rongé par l’impression vertigineuse de la distance qui le sépare des autres. Publié aux éditions Actes Sud, l’ouvrage compte 240 pages et est vendu 20 euros. Godard y recourt exclusivement au pronom indéfini « on » pour évoquer la progéniture d’une famille bourgeoise parisienne, cultivée et dominante au sens où l’entendait le sociologue Pierre Bourdieu. Cette technique ne se limite pas à décrire des usages familiaux, comme la manière de disposer les couverts, mais sert aussi de miroir à leur identité : « les lames des couteaux tournées vers l’assiette » devient « notre glorieux passé, notre certificat d’authenticité, la légitimité d’un héritage qu’il n’est pas besoin de questionner ». Être exclu de ce groupe, comme l’aurait formulé le philosophe Félix Guattari, équivaut à être banni du monde. Cette famille, qui se perçoit comme une puissance sociale, ne se contente pas de juger la façon dont ses invités découpent leur fromage : elle s’inscrit aussi au Panthéon des Grands Hommes. « Nous disons que nous aurions résisté à l’occupant, aux nazis, à la Gestapo, aux collaborateurs, cela coule dans nos veines, nous avons toujours été du bon côté, celui de la culture et de la liberté. » Si de menus détails, comme « La cadette est toujours la dernière, tant pis pour elle si elle mange froid », laissent entrevoir d’éventuelles fissures dans l’image que cette famille renvoie d’elle-même, les arguments initiaux du récit sont si ténus que le lecteur se laisse absorber par la neutralité du « on » qui imprègne le texte. On pourrait se croire face à un parent agacé par un enfant qui ne mesure pas l’étendue de ses privilèges, se demandant ce qui cloche à être supérieur aux autres. L’identité de cette famille s’exprime à travers des formules comme « Nous attirons l’attention sans effort » et « Nous sommes beaux sans y penser », qui peuvent paraître enviables, même si l’on moque leur façon de parler. Pourtant, ce qui commence comme une caractéristique du « on » se mue peu à peu en une contre-tyrannie : « Nous ne faisons pas de distinction, pas de séparation, nous n’avons ni limite, ni frontière, ni corps propre, ni soi. Nous sommes dans un tout indistinct, mais hiérarchisé, dont nous ne pouvons sortir qu’en étant exclus. » Le roman explore l’angoisse de ce « on » qui parle, notamment « quand on est convaincu de ne pouvoir vivre ailleurs ? Qu’il n’y a pas de vie ailleurs, seulement un grand vide où l’on se perdra ». L’emploi du pronom « on » est un phénomène linguistique relativement récent. Issu du cas sujet du nom « homme », il s’est grammaticalisé, perdant sa fonction de nom commun pour devenir un outil grammatical. Des philosophes comme Martin Heidegger, qui utilisait l’expression « Das uneigentliche Man » pour désigner le « on » inauthentique, y voyaient une forme de dictature imposant l’uniformité et dissolvant l’individu dans la masse. Mais on peut aussi, avec l’ironie de Charles Baudelaire — qui traduisit L’homme des foules d’Edgar Allan Poe — voir dans la « foule » une « ivresse singulière », un « bain de multitude ». Cette perspective n’est pas étrangère à Anne Godard, qui dépeint la confusion identitaire au sein d’une masse d’enfants comme une source à la fois de tragédie et de joie. Les enjeux narratifs du roman résident dans les fissures de cette masse indifférenciée. Le sujet ne peut émerger de cette matrice sans renoncer à son identification initiale avec la tribu. Plusieurs scénarios sont proposés, car le « on », même fragmenté, persiste. La révolte, encore liée à ce « on » inauthentique, s’avère d’abord inefficace : « On dit qu’on étouffe, qu’on se sent empêché d’être ce qu’on croyait devoir être. On pense que c’est cette éducation conventionnelle qui nous opprime, les bonnes manières et les cuillères en argent, c’est notre oppression. » Quitter la famille et changer d’environnement ne suffit pas à faire émerger une singularité. « On travaille tous les jours. La vie commence à ressembler à un long couloir de métro […] On se sent loin, on se sent mal. Isolé, on n’est plus nous, on ne devient pas “je” comme ça. » Ce qui fascine dans le roman d’Anne Godard, c’est la résistance du récit à la dictature du « je ». Si le « on » est dictatorial, le « je » peut l’être tout autant, comme l’écrivait Henri Michaux dans la postface de Plume : « On veut trop être quelqu’un. » Godard présente les errances d’un sujet incapable de s’instituer : « On est une femme qui n’a plus toute sa tête. Des neveux se sont autoproclamés gardiens. On ne sait plus très bien qui ils sont, on les laisse tout gérer. On flotte dans nos vêtements trop grands, dans nos pensées qui s’éparpillent. » Peu à peu, ce « on » deviendra un « nous », une nouvelle mathématique du sujet.