Le roman Nous aussi se déroule au sein d’une famille bourgeoise vivant dans un immeuble haussmannien sur la rive gauche de Paris. Ces bâtiments, reconnaissables à leur architecture uniforme et leurs portes communicantes, sont souvent associés à la richesse et à la tradition. La famille évolue dans un environnement saturé de livres, de bonnes manières et de séjours estivaux au château, symbole de loisir et de privilège. Le récit interroge la manière dont le privilège n’est pas seulement un cadre, mais une façon de vivre – un langage, une façon de respirer, un état de confort dans lequel les individus grandissent sans percevoir les limites qui les entourent. Au fil du roman, les tensions cachées au sein de la famille commencent à se révéler. Les hiérarchies, les angles morts et les silences sont mis au jour, jusqu’à la découverte troublante d’un inceste au sein de ce clan cultivé et attaché aux valeurs. L’emploi des pronoms « nous » et « nous aussi » devient central dans l’histoire, brouillant les frontières entre les membres de la famille. Dans le bain des enfants, une règle est considérée comme allant de soi : « Chacun a le droit de tout voir, c’est normal, nous sommes un. » Mais sous cette apparente unité, des fissures apparaissent. Le narrateur, qui cherche à se libérer de l’emprise familiale, découvre que forger une identité individuelle n’est pas une chose que l’on peut accomplir sur commande. Le langage du roman, souvent décrit comme grammaticalement complexe et virtuose, devient une expérience d’emmêlement. Un moment charnière survient avec la phrase « Nous ne pouvons plus être nous », vers laquelle toute la langue du livre tend. Cela marque une fracture dans la dynamique familiale et un tournant dans le récit. Si Nous aussi reste cohérent dans sa démarche, certains passages poussent la tension à un point de fatigue. La satire sociale est d’autant plus efficace qu’elle émerge de détails subtils, comme une adresse, une disposition de table ou un diplôme. Cependant, elle devient parfois plus explicite. Dans les dernières pages, certaines formulations reprennent ce que le récit avait déjà clairement établi, risquant d’atténuer l’ambiguïté qui faisait la force du roman. Malgré cela, Nous aussi reste un roman autant sur la forme que sur la mémoire. Il ne raconte pas tant un secret précis que la construction collective du silence, et moins une famille monstrueuse qu’un système où l’amour, l’héritage et l’appartenance brouillent les frontières. La dernière phrase, « Il y a des choses que nous ne disons pas », reflète toute l’exploration du roman sur le coût du bris de ce silence.