Retour de l'autrice à la fiction

Choses que je croyais perdues est le premier roman de Clémentine Mélois depuis Alors c'est bien, et son premier livre depuis qu'elle a quitté l'Oulipo en mai de l'année dernière, à la suite d'un prétendu suicide devant un huissier, une procédure jamais utilisée auparavant.

Récit et thèmes

Le roman suit Émilie, une professeure de gravure de trente-deux ans dans une école d'art de la Drôme, qui, la veille de son déménagement, emballe ses affaires dans de vieux journaux et s'adresse mentalement à Tristan, dont elle vient de se séparer après sept ans de vie commune. Le titre du livre vient d'une voisine qui lui apporte une pile de vieux numéros du Dauphiné libéré, suggérant de les utiliser pour envelopper les objets fragiles.

Comparaisons littéraires

Le livre est comparé aux œuvres de Georges Perec, en particulier Les Choses, et la comparaison la plus éclairante est celle avec Je me souviens. Un objet, un récit, une leçon : la règle est bonne, et celle qui l'applique vient d'un groupe où l'on sait ce que produit une contrainte, toute seule, quand on la laisse travailler.

Prose descriptive et technique

Le livre est à son meilleur quand Clémentine Mélois cesse de plaisanter. Émilie décrit son atelier de gravure, et la prose change de régime : elle se met à réciter des termes comme racloir, lime, paille de fer, brunissoir, bitume de Judée, poupée en tarlatane, blanc de Meudon, et la plaque que l'on éclaircit sur les bords avant de tourner la roue de la presse. Aucun de ces mots n'est traduit, rien ne sert à faire joli, et la joie passe sans être nommée.

Réflexions personnelles et symbolisme

Elle cite une phrase sur la gravure (« tout ce qui est imprimé raconte une histoire à une personne, et à elle seule ») qui s'applique aussi au roman où elle est lue. Le comique fonctionne pour les mêmes raisons. Émilie vide l'armoire à pharmacie, qui contient des médicaments périmés, et illustre les heures d'une vie avec l'Aerius des allergies du printemps, la Biafine de l'été, le Fervex de l'automne, et le paquet de protections contre les fuites urinaires que Tristan avait rapporté du supermarché le jour où elle lui avait demandé des serviettes hygiéniques.

Structure narrative et critique

Le roman, cependant, a une habitude qui abîme ses meilleures scènes : il les explique dès qu'elles réussissent. Seule dans son lit, Émilie n'ose pas franchir la frontière que Tristan avait tracée au milieu du matelas, sa « zone de sommeil », puisqu'il lui avait dit qu'une femme dort à droite. Puis elle glisse vers le centre et s'étire en diagonale. Le geste est bien écrit, il porte. Vient le commentaire : « C'était incroyable. Je faisais quelque chose d'interdit, et je me libérais en même temps. » Puis le couronnement : « J'étais une femme nouvelle, une femme émancipée : la nouvelle souveraine de ce qui avait été ton royaume. » Puis Napoléon : « Cette conquête digne de l'empereur Napoléon me rassurait. » Tristan avait fini par expliquer ce qui n'allait pas : elle n'était pas assez féminine, elle mettait trop d'eye-liner, son parfum sentait la vieille dame. Suivent des maux d'estomac, des rêves où elle se vide de son sang. Le médecin prescrit du magnésium et demande : « Êtes-vous sûre que tout va bien dans votre vie en ce moment ? » Le chapitre s'arrête là.

Évolution du personnage et dénouement

Le chapitre suivant apporte la réponse : tout n'allait pas bien, mais Émilie avait trop honte pour en parler, et pendant trois ans elle s'est appliquée à étouffer sa spontanéité. La phrase sur la honte apporte quelque chose. Le reste rend explicite ce que la question du médecin généraliste venait d'obtenir. Clémentine Mélois avait la compréhension du lecteur, mais elle exige quand même le reçu. Le lecteur qui a aimé le roman objectera que ce qui est reproché au livre est précisément ce qu'il a aimé.

Maîtrise narrative et dénouement

Mélois sait pourtant se passer de la troisième fois. La question du médecin généraliste ne reçoit aucun commentaire dans le chapitre où elle tombe ; la photo de bidons brûlés que le livre reproduit en fac-similé, légendée « Un seul bidon brûlé », ne reçoit rien non plus. La rupture est bien menée : Clémentine Mélois retarde les circonstances exactes jusqu'aux dernières pages, et le lecteur, installé du côté d'Émilie, apprend tard qu'elle a passé la nuit avec un collègue, Sam, pendant que Tristan l'attendait à la maison. Émilie ne se cache pas derrière les menaces que Tristan adresse à Sam à ce moment-là : elle écrit qu'elle a fait du mal, qu'elle l'a trahi et qu'elle l'a trompé.

Parodie et critique

Jon voit dans le livre une parodie de l'histoire d'amour, et la page où Émilie déroule la vie rêvée qu'elle aurait avec un homme rencontré une heure lui en donne la raison : mariage chic et bohème en juin, longue maison Maison & Déco, catalogue si exact qu'il ne peut être qu'un pastiche. Rien dans le chapitre ne le dit, et c'est pour cela qu'on rit. Émilie tire une leçon de chaque objet. Quand on prétend que les choses savent des choses, il faudrait s'assurer qu'elles savent exactement les bonnes.

Exactitude historique et contexte

Le livre situe le Néolithique il y a 12 000 ans et affirme dans la même phrase que la poterie était alors recouverte d'émail, une technique postérieure de plusieurs millénaires. Et le documentaire qu'elle regarde en s'endormant fait de Constantinople, en 1237, la capitale de l'Empire byzantin assiégée par les Bulgares : c'est la capitale de l'Empire latin, l'Empire byzantin est alors installé à Nicée et figure parmi les assiégeants, et le siège avait été levé l'année précédente. On répondra qu'elle rapporte ce qui se dit à la télévision et qu'elle a le droit d'être approximative. L'argument tiendrait si le texte le signalait une seule fois. Il ne le fait jamais, et la Féria de Nîmes montre ce dont le livre est capable : des camions frigorifiques sous les arcades des arènes pendant la corrida, une banda qui surgit soudain d'une ruelle. Rien de cela ne sonne faux pour qui a traîné dans une fête foraine de Pentecôte (l'auteur de ces lignes végète dans le Sud-Ouest).

Symbolisme et conclusion

La comparaison, chez Mélois, entre un rouleau d'essuie-tout et l'histoire des supports de l'écriture est une vraie idée : on déroule le Sopalin comme on déroulait le volume, et elle ramène la recette imprimée vers les mains peintes de pochoirs du Paléolithique. Émilie détache ensuite une feuille pour s'essuyer les yeux, et tient entre ses mains, écrit-elle, le produit matériel de cinq mille ans d'histoire humaine. Cinq mille ans d'évolution, d'ingéniosité, de mécanisation et d'industrialisation. Puis la chute : cinq mille ans pour ce néant absolu. À ce mot, on n'est plus invité à ressentir quoi que ce soit, on est sommé de se lever. Le dernier chapitre ajoute une anaphore de « je ne ferai plus jamais » et cette morale : tant qu'on peut raconter son histoire, les choses ne sont pas vraiment perdues. Deux paragraphes plus tôt dans le livre, pourtant, quelque chose avait bougé. Émilie refuse de dire si elle a revu Samuel, parce que cela ne regarde qu'elle. Elle continue de parler à Tristan, elle cesse de tout lui raconter. Belle intuition, un peu étouffée sous le grand emballage.