Un homme est retrouvé mort en Gaspésie, ravivant les souvenirs de villages disparus et de vieilles rancunes dans le roman noir La Grâce des fous de Roxanne Bouchard.
Un meurtre en Gaspésie
À L'Anse-à-Beaufils, près de Percé, un homme est retrouvé mort en pleine saison touristique. Son passé sulfureux lui avait valu de nombreux ennemis. Dès le début de l'enquête, les souvenirs des villages disparus de la Gaspésie refont surface.Le trouble intérieur de l'enquêteur
Joaquin Moralès connaît son métier. Il se connaît beaucoup moins bien. Ses histoires d'amour, son divorce, ses pertes successives remontent avec une obstination contre laquelle aucune procédure policière ne peut grand-chose. Pour avancer, il devrait « convoquer ses morts, exhumer les cadavres de sa mémoire ».Le poids du décor sur le récit
La romancière place son enquêteur entre deux scènes de crime : celle qu'il examine, et celle qu'il rejoue depuis des années dans sa mémoire. Le coupable compte, bien sûr. Mais le chemin qui y mène déplace des choses autrement difficiles à regarder. Autour de Moralès, les personnages existent jusque dans la façon dont ils détournent une question.Le personnel et l'historique
L'affaire ravive aussi les blessures de la Gaspésie. Les expropriations, les villages fermés, les maisons incendiées, les cimetières déplacés ne forment pas un décor pittoresque. Ils disent ce qu'une communauté perd lorsqu'elle est privée même des lieux où reposent ses morts. La violence d'hier circule sous les œuvres exposées aujourd'hui.La tension morale du roman
Le roman trouve dans ces hésitations sa tension morale, bien au-delà du simple jeu des suspects. L'affaire ravive aussi les blessures de la Gaspésie. Les expropriations, les villages fermés, les maisons incendiées, les cimetières déplacés ne forment pas un décor pittoresque. Ils disent ce qu'une communauté perd lorsqu'elle est privée même des lieux où reposent ses morts.La langue et le paysage
Quelle langue! Souple, rugueuse, soudain tranchante. Elle s'attarde sur la lumière puis revient à une réplique sèche; elle peut envelopper une côte de brume et, aussitôt, ramener quelqu'un à ses soucis de café, de char ou de facture. Les expressions québécoises ne sont pas posées comme des souvenirs folkloriques. Elles donnent aux personnages leur souffle. « Le cœur lourd de malédiction ». Quelques mots, et toute la tristesse se tient debout, sans qu'il soit besoin de discours.Les thèmes et les questions du roman
Un personnage demande : « Si on ne tend pas vers la beauté, qu'est-ce qui nous sauvera de notre misère? » Impossible d'esquiver la question; le livre se garde bien d'offrir une réponse confortable. Et quelle langue! Souple, rugueuse, soudain tranchante. Elle s'attarde sur la lumière puis revient à une réplique sèche; elle peut envelopper une côte de brume et, aussitôt, ramener quelqu'un à ses soucis de café, de char ou de facture.Le dilemme moral de l'enquêteur
L'enquête semble accepter de longs détours, comme si le ressac retardait délibérément l'heure des réponses. C'est aussi la manière dont le livre fait place à tous ceux que l'énigme pourrait écraser. « Je t'offre en consolation la peur sublime. » La formule pourrait servir de pacte de lecture. La peur n'est pas embellie par coquetterie; la beauté n'efface ni le crime ni les compromis. Elle offre une possibilité de tenir debout.La réception et la portée du livre
Avec ce nouveau Moralès, Roxanne Bouchard signe avec La Grâce des fous un roman noir où l'attention aux gens compte autant que la mécanique criminelle, et dont le plus beau mouvement consiste à regarder les blessures sans prétendre qu'elles disparaissent. Au large, les oiseaux plongent vers l'eau, les yeux ouverts. Reste à savoir si les vivants sauront, eux aussi, regarder droit devant.