Les médias français se concentrent de manière disproportionnée sur la violence des manifestations étudiantes, en ignorant leurs revendications et les violences policières, selon des critiques.
Le présentateur interrompt le débat sur le mouvement étudiant
Le 1er octobre au soir, lors d'une émission spéciale sur LCI consacrée au mouvement étudiant, le présentateur Darius Rochebin a invité plusieurs députés à débattre de la question, dont Manuel Bompard de La France insoumise, Prisca Thevenot des Hauts-de-Seine et Jean-Philippe Tanguy du Rassemblement national.Accent sur la violence plutôt que sur les revendications étudiantes
Manuel Bompard a été le premier à exprimer le souhait d'aborder les revendications étudiantes au cours de la soirée. Il a aussitôt été interrompu par Rochebin, qui a insisté sur l'urgence de traiter les désordres et les violences. L'émission s'est ouverte sur des vidéos de violences et de destructions présumées commises par des manifestants à proximité d'établissements scolaires bloqués, accompagnées de commentaires exprimant une vive sympathie pour la police et la gendarmerie.Des réactions émotionnelles sélectives face à la violence
Une vidéo montrant un lieutenant de police renversé et frappé le 1er octobre à Paris a conduit Rochebin à exprimer une émotion profonde, qualifiant la scène d'emblématique et d'inacceptable. En revanche, aucune réaction émotionnelle comparable n'a été montrée pour des cas documentés de violences policières, comme la blessure d'Eden, un adolescent de 14 ans touché par une grenade lacrymogène, ou celle de Maël, 16 ans, qui a perdu un œil.L'invisibilité des violences policières dans les médias
La journaliste Pauline Perrenot, dans son livre Les médias contre la gauche (Éditions Agone, 2023), souligne l'invisibilisation systématique des violences policières dans les médias dominants. Manuel Bompard a dû imprimer des photos des victimes et les apporter sur le plateau pour contourner le refus de la chaîne de les montrer. Rochebin a répondu que la chaîne avait diffusé ces images, alors qu'elle n'avait montré qu'un seul cas de violence policière plus tôt dans la journée.Présenter le mouvement comme une « horde sauvage »
La manière dont l'émission a présenté le mouvement étudiant comme une « horde sauvage » sans revendications a été renforcée par l'absence des revendications étudiantes, qualifiées d'« instrumentalisées à des fins électorales » par la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon, ou de « horde sauvage » par Paul-Édouard Lallois, procureur. Lorsque Manuel Bompard a tenté de ramener la discussion sur les revendications étudiantes, Rochebin s'est moqué de son insistance, et Prisca Thevenot a soutenu ce cadrage.Un temps d'antenne inégal entre les sujets
La discussion sur les revendications étudiantes n'a duré que 12 minutes, alors que 34 minutes ont été consacrées aux violences présumées des manifestants. La question des violences policières n'a été abordée qu'une seule fois, par Manuel Bompard, en 45 minutes d'émission. Selon Acrimed, du 28 septembre au 1er octobre, France 2 a consacré 24 minutes et 53 secondes à la mobilisation étudiante, dont 75 % du temps portait sur les « violences », les « incendies », les « feux de poubelles » ou les « affrontements » entre étudiants et policiers, tandis que 8 % seulement étaient consacrés aux revendications étudiantes et 3 % aux éventuelles réactions policières excessives.Des tendances autoritaires dans la réponse du gouvernement
La réponse du gouvernement au mouvement étudiant s'inscrit dans une série de déploiements autoritaires pendant le premier mandat d'Emmanuel Macron, notamment les mobilisations contre la réforme du travail de 2016-2017, le mouvement des Gilets jaunes de 2018-2019, les manifestations contre la réforme des retraites de 2019 et de 2023, et l'opposition au projet A69 en 2023. Ces événements ont révélé un durcissement des pratiques policières et une dérive autoritaire de l'État, caractérisée par le recours à la privation de liberté comme outil de maintien de l'ordre et par l'instrumentalisation du droit pénal à des fins de répression et de dissuasion.Biais médiatique et dépendance institutionnelle
Cette tendance est renforcée par l'absence de résistance médiatique, selon Pauline Perrenot, qui constate que les communications du gouvernement et des institutions de coercition ont systématiquement supplanté les récits des victimes, de leurs familles ou des témoins. Elle qualifie ce phénomène de « journalisme préfectoral », défini comme un ensemble de réflexes professionnels qui orientent systématiquement la couverture médiatique des opérations de police ou d'autres actions coercitives de l'État.Le spectaculaire au détriment du fond
Le paysage médiatique actuel, influencé par la propriété capitaliste et la logique économique, privilégie souvent les contenus spectaculaires, comme les poubelles incendiées, les vitres brisées et les écoles en feu, qui attirent l'attention et l'audience, au détriment des revendications étudiantes. Les journalistes chargés des « faits divers » accordent souvent, sans en avoir conscience, une présomption d'objectivité aux informateurs de la police. Depuis le début du mouvement étudiant, les déclarations du ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez ont été systématiquement diffusées en intégralité ou peu après leur publication, France Info TV ayant notamment retransmis dans son intégralité, pendant 25 minutes, son discours du 7 octobre.