Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), a exprimé ses inquiétudes quant à l’avenir du système économique européen, soulignant que la croyance selon laquelle d’autres politiques assureraient la croissance économique n’est plus valable. Draghi a partagé ces réflexions lors d’une conférence organisée par la Banque nationale suisse à l’École polytechnique fédérale de Zurich, en l’honneur de l’économiste Karl Brunner. Draghi a évoqué la « condition de Brunner », un principe selon lequel une banque centrale ne peut maintenir la stabilité monétaire que si les gouvernements gèrent efficacement leur dette. Ce principe repose sur l’idée que le taux appliqué à la dette devrait être inférieur au taux de croissance économique (« r moins g »). Dans les années 2010, la BCE a contribué à maintenir cet équilibre grâce à ses politiques, mais Draghi estime que cette approche n’est plus réalisable. Il note qu’une banque centrale ne peut indéfiniment soutenir la croissance économique, et que la situation actuelle ne le permet pas. Draghi met en garde : l’Union européenne fait désormais face à un nouveau défi. Même des politiques budgétaires strictes ne suffisent plus à corriger les déséquilibres économiques croissants. Le coût de l’emprunt est de plus en plus influencé par des facteurs externes, comme les politiques aux États-Unis ou les évolutions dans les infrastructures d’intelligence artificielle. Cela crée une situation où l’Europe subit pleinement l’impact des hausses de taux d’intérêt, mais ne profite que d’une faible part de la croissance qui en résulte. Il souligne que la croissance reste le seul levier dont dispose l’Europe pour améliorer sa position économique. Draghi met en lumière les limites des entreprises européennes, cantonnées aux marchés nationaux, et rappelle que les réformes menées par chaque pays ne peuvent répondre aux exigences de la technologie moderne. Il suggère que seule une intégration européenne plus poussée permettrait de résoudre ce problème, notamment en achevant le marché unique et en renforçant la collaboration sur les marchés financiers et la puissance de calcul dédiée à l’IA. Il estime que cela nécessiterait environ 100 milliards d’euros d’investissements. Draghi insiste sur le fait que le cadre de Maastricht, qui fixe les critères économiques pour l’adhésion à l’UE, ne restera stable que si les législateurs s’engagent pleinement à faire de la croissance un objectif clé de l’Union. Il affirme que croissance et indépendance économique doivent se renforcer mutuellement pour que ce cadre reste efficace. Le système monétaire européen avait été conçu à l’origine sur l’idée que la croissance serait soutenue par d’autres politiques. Cette hypothèse a été mise à l’épreuve lors de la crise financière et de la crise de la dette souveraine qui a suivi, mettant le système sous pression. À ces moments-là, la BCE a dû prendre des mesures fortes pour soutenir la croissance et stabiliser l’économie, comme la baisse des taux d’intérêt et l’achat de titres de dette publique. Cependant, Draghi relève que l’environnement économique actuel est différent. Les taux d’intérêt à long terme dans la zone euro augmentent en raison de facteurs échappant au contrôle de l’Europe, comme l’inflation mondiale et l’augmentation de l’émission de dette, notamment aux États-Unis. Ces éléments rendent plus difficile pour les gouvernements européens la gestion du coût de leur emprunt, même lorsque leur situation financière est saine. La discussion a également mis en avant l’influence croissante de l’intelligence artificielle et des centres de données dans la configuration de l’économie mondiale. D’importants investissements sont réalisés dans ces domaines, souvent financés par la dette. Cette tendance devrait se poursuivre, affectant davantage les taux d’intérêt mondiaux et la dynamique économique.