Un drapeau arc-en-ciel déployé dans un champ sert de couverture colorée au livre d’Élodie Potente, publié par Le Passager Clandestin et dévoilé le 3 octobre à la librairie Terra Nova à Toulouse. L’ouvrage a été évoqué lors d’un entretien avec Mediacités à l’occasion de la Journée internationale du coming out, le 11 octobre. Potente, journaliste indépendante et collaboratrice de Mediacités, écrit depuis les marges de sa double identité, à la fois lesbienne et habitante des campagnes. Elle décrit ces deux formes d’invisibilité comme coexistant et s’amplifiant mutuellement. Originaire du Tarn, elle vit désormais en Comminges. Interrogée sur son identité première, queer ou rurale, elle répond sans hésiter être avant tout rurale, car c’est ce qui occupe le plus de place dans son quotidien.
L’objectif principal de son livre était de prolonger la réflexion entamée par son podcast de 2023, « Champs queers ». Après avoir lu de nombreux ouvrages sociologiques sur l’histoire rurale et queer, elle n’a trouvé aucun document complet. Elle a donc souhaité rassembler toutes ces histoires et les mêler à la sienne, à la fois unique et proche de celle de nombreux autres qui ont choisi de revenir dans les zones rurales. Son ambition était de mettre en lumière l’intersection entre ces deux formes d’invisibilité et d’oppression. Elle voulait aussi déconstruire l’idée selon laquelle les territoires ruraux seraient soit des déserts, soit des territoires ultra-dynamiques, en montrant les nuances. Dans ces espaces, la vie sociale est foisonnante.
Son parcours personnel a profondément influencé sa pratique journalistique. Elle souligne que la neutralité journalistique est souvent mise en avant, mais que les journalistes viennent toujours d’un lieu et ne choisissent pas leurs sujets au hasard. Elle privilégie ceux qui touchent à son territoire ou à sa vie personnelle, en tant que femme, lesbienne et habitante des campagnes. Elle ne peut s’exclure de ce récit, même si l’exercice de parler à la première personne lui est difficile. Son journalisme consiste à raconter les histoires de personnes que l’on entend rarement, des récits que l’on perçoit par fragments. Elle s’intéresse aussi au mouvement des marches des fiertés rurales, lancées en 2022. Elle en a recensé quarante en 2025, notant qu’il s’agit d’un espace où se construit un discours politique.
Potente a grandi avec l’idée que les filles devaient être sages, bien élevées et discrètes. Sa politisation est venue tardivement, à 29 ans. Issue d’un milieu modeste de classe moyenne, avec des parents employés et ouvrier, elle a été élevée dans la conviction que les filles ne grandissent pas comme les garçons. Son frère aîné bénéficiait de plus de libertés. Ce qui lui a permis de s’émanciper, c’est d’abord l’école. Pourtant, brillante élève, elle voulait rester dans les clous. Même en journalisme, elle craignait d’abord son ombre, souhaitant rester consensuelle, se conformer au moule et éviter les sujets LGBT. Dans les médias numériques locaux et la presse hebdomadaire régionale où elle a débuté, elle ne révélait pas son homosexualité. Elle ne voulait pas que l’on remette en cause ses propos sous prétexte qu’elle était militante. C’est une injonction forte, que Alice Coffin aborde très bien dans « Le Génie lesbien ». Elle a aussi mis dix ans à faire son coming out auprès de ses parents. Son homosexualité n’était pas quelque chose qu’elle revendiquait, même si elle vivait dans un village avec sa compagne. En ne se rendant pas visible, elle a manqué son identité politique. Il lui a fallu partir dans la Drôme et comprendre les enjeux de ces territoires pour pouvoir s’émanciper.
Sa politisation a vraiment débuté lorsqu’elle a participé à la marche des fiertés de Crest en 2022. Elle s’y était installée en 2018, à la fin de ses études, qu’elle avait suivies à Toulouse. Elle avait besoin de changer d’air et y avait trouvé un emploi. Elle y est restée six ans et a participé à la création d’un média numérique local rural. À son arrivée, elle ne savait pas où cela la mènerait. En 2022, lors de la marche des fiertés de Crest, elle s’y est sentie enfin chez elle.
Son expérience de vie à Toulouse a ébranlé les mythes qu’elle associait à la ville. Elle avait d’abord vécu à Albi, puis à Vichy et Metz, avant d’arriver à Toulouse, grande ville de son territoire d’origine. Ce fut une échappatoire, liée à ce que l’universitaire américain J. Jack Halberstam appelle la « métro-normativité » des villes, l’idée selon laquelle on ne pourrait vivre une vie queer que dans une grande ville. Encouragée par la culture pop et des séries comme « The L Word », elle rêvait, adolescente et jeune adulte, de vivre librement sa vie queer. Elle avait intégré que cela ne serait pas possible dans les campagnes. Elle aime Toulouse, y a ses amis, mais n’a pas eu l’impression d’y pouvoir se cacher autant. Elle a été déçue par la vie urbaine, car la promesse d’émancipation qu’elle imaginait ne s’est pas concrétisée. À Toulouse, elle n’a pas pu vivre une socialisation queer ou une vie amoureuse queer. Là-bas, la socialisation queer passe par la fête, alors que dans les campagnes, on peut socialiser autrement qu’à travers des soirées festives. Elle n’a pas intégré d’associations ni participé à l’organisation de la marche des fiertés, sans doute parce qu’elle n’est pas urbaine. En réalité, elle n’a pas réussi à s’épanouir non plus à Montréal, où elle a effectué un stage.
Elle évoque les solidarités, les résistances et les expériences menées dans les territoires ruraux, qu’elle qualifie de « génie rural ». L’expression est empruntée à Alice Coffin, qui a théorisé le « génie lesbien ». Le premier génie rural consiste à faire fonctionner des territoires entiers sans bénéficier des mêmes services publics ou des mêmes opportunités offertes par l’État que les villes. Les MJC (qui sont parfois les seuls équipements culturels en milieu rural, NDLR) en sont l’exemple parfait : ce sont des lieux qui fonctionnent parce que des gens se sont battus pour eux, ont trouvé des alternatives. La manière de lutter proposée par les territoires ruraux est un modèle à suivre. Il suffit d’observer la détermination des populations pour attirer des médecins ou maintenir leur ligne de train. Il existe une histoire forte des luttes rurales, sur laquelle il serait dommage de ne pas s’appuyer. On peut aussi se pencher sur les luttes écologiques contre des projets, comme celui de Tony Parker pour racheter une station de ski afin d’y construire un hôtel quatre étoiles dans le Vercors. Un territoire entier s’est mobilisé contre ce projet, peu importe qui votait quoi lors des élections présidentielles. Sans compter la solidarité ? Oui, il existe ce lien, qui se distend parfois, entre voisins ou avec l’agriculteur local dont on achètera les terres. Elle voit le territoire comme une communauté. On prend soin les uns des autres, parce qu’on n’a pas le choix. Elle l’a constaté lors de la crise agricole de décembre 2025, où des gens campaient sur l’autoroute, bloquant des ronds-points stratégiques. Tout cela, c’est le génie rural. Et si l’on veut retisser du lien social et lutter contre le fascisme, il faut s’inspirer de ce que l’on sait faire.
Le rôle des élus locaux pour préserver la vitalité des territoires ruraux, soutenir ces luttes et rendre visibles les personnes queer est essentiel. Ils peuvent apporter un soutien matériel, et pas seulement financier, à nos événements. Avec le Qlac, le Collectif Lesbien Queer Alternatif du Comminges, elle a organisé le 10 juillet une projection de « Outliers and Outlaws » à Malvezie, en présence de la réalisatrice américaine Judith Raiskin. Le documentaire retrace l’expérimentation des « lesbian lands » dans l’Oregon dans les années 1970. Non seulement la mairie a mis à disposition la salle des fêtes, mais une partie du conseil municipal est venue assister à la projection. Pour soutenir les personnes LGBTQIA+, il faut s’intéresser à la question, essayer de prendre soin de ces personnes, parfois isolées. Dans les villages, les maires endossent le rôle de travailleurs sociaux et de plombiers, ils ont pour mission de veiller à ce que chacun soit intégré et que la vie soit paisible. Et s’il y a des discriminations, il faut que le conseil municipal prenne position. On sent souvent une réticence, alors que les élus ont pour mission de protéger tous leurs administrés.
Dans son livre, elle aborde aussi le rôle des élus LGBT. Ils sont très peu nombreux à être visibles en France. Elle cite l’exemple de Sarah Persil, vice-présidente écologiste de la région Bourgogne-Franche-Comté, chargée de la jeunesse et de la vie associative. Elle est très militante sur les questions LGBTQIA+, notamment en milieu rural, où elle vit. Il est essentiel d’avoir ce type d’élus, qui permettent de prendre en compte ces questions et d’améliorer la représentativité, pour pouvoir dire « pourquoi pas moi ». Il suffit souvent qu’un élu déclare être homosexuel ou que ce sujet le touche pour entraîner les autres. Dans la Drôme, deux élus, parce qu’ils avaient été confrontés à ce problème dans leur village, ont convaincu tout un conseil municipal de se former à la lutte contre les violences faites aux femmes. Le message des élus est crucial. Une personne qu’elle a rencontrée dans le Morvan, Mars, a subi beaucoup de transphobie. Le jour où son maire l’a appelée par son prénom et lui a serré la main, il lui a confié avoir ressenti que la transphobie ordinaire n’avait plus sa place dans le village. Il y a urgence à ne pas transiger !
Son livre est un cri de colère contre le fait que les territoires ruraux et les personnes queer sont trop souvent oubliés ou rendus invisibles dans les politiques publiques. Mais il porte aussi un message d’espoir. Un monde meilleur est possible, grâce aux alternatives qui existent déjà dans les campagnes. Avec les personnes qui l’entourent en milieu rural, elle partage un langage commun, ils essaient de réfléchir ensemble. Ce sont les restes d’une société pas totalement individualiste. Tous les cinq ans, on dit « dans les campagnes, ils votent RN ». Mais il faut aller plus loin. On oublie que les personnes queer ont toujours résisté, car les questions LGBT restent en marge. Autrefois, le PACS divisait, aujourd’hui, ce sont les personnes transgenres. Lorsqu’en 2025, lors d’une table ronde dans un festival militant, elle a entendu quelqu’un dire qu’on pouvait superposer la carte des votes RN à celle de l’usage de la voiture, cela l’a mise en colère. Cette phrase résume à elle seule tous les ingrédients d’un portrait caricatural et méprisant des « ploucs ». Dans nos territoires, la voiture n’est pas un choix idéologique, c’est une condition d’existence. Quelle est la solution pour sortir de cette stigmatisation ? Il faut reconstruire les liens autant que possible. Les partis politiques sont assez mauvais pour tisser des liens en milieu rural, alors que le RN gagne en visibilité en serrant des mains sur les marchés. Six mois avant les élections présidentielles, de nombreux partis continuent de négliger les zones rurales. On reste encore dans une approche très centrée sur les métropoles, alors que 22 millions de Français vivent en milieu rural. Il faut s’intéresser aux spécificités géographiques des territoires, à leurs traumatismes. Les partis de l’arc républicain ont une carte à jouer. Si l’on ne s’occupe pas des gens pendant cinq ans, il y a peu de chances qu’ils glissent un bulletin dans l’urne pour nous.
Les invisibilités rurales et queer s’entrecroisent dans un nouveau livre d’Élodie Potente
Contenu réécrit par une IA à partir de sources de presseComment ça marche
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