L’intelligence artificielle est de plus en plus utilisée en Afrique pour des tâches comme la rédaction de courriers, la traduction de documents, la préparation de cours ou encore le développement d’entreprises. Pourtant, malgré cette présence visible, le continent reste largement exclu des processus de fabrication et de prise de décision liés à ces technologies, où s’établissent l’accès, les tarifs et où se concentre la valeur créée. Résultat : si les outils d’IA se démocratisent, les choix concernant leur conception, leur commercialisation et leur utilisation sont souvent pris en dehors de l’Afrique. Cette trajectoire pourrait priver l’Afrique d’une occasion de redistribuer le pouvoir dans le domaine technologique, la condamnant à un rôle de simple consommatrice dépendante de décisions et de ressources extérieures. Cette situation ne relève pas d’une malédiction africaine, mais de conditions matérielles, scientifiques et politiques que l’enthousiasme technologique seul ne peut modifier. L’Afrique dispose de cerveaux bien formés, mais peine à doter sa population des moyens de devenir une force collective, la responsabilité première incombant à ceux qui détiennent le pouvoir. Le déploiement de l’intelligence artificielle exige une infrastructure lourde : processeurs, centres de données, systèmes de refroidissement et un approvisionnement électrique fiable. Pourtant, en 2024, l’Afrique subsaharienne comptait encore quelque 600 millions de personnes sans électricité. En 2025, 36 % de la population de la région « Afrique » utilisait Internet. Ces chiffres rappellent que l’idée d’une révolution technologique accessible à tous se heurte à des réalités qui creusent l’écart entre l’existence d’un outil et son utilité concrète. En 2023, l’Afrique subsaharienne consacrait 0,38 % de son PIB à la recherche et au développement, contre une moyenne mondiale de 1,92 %. La région compte 88 chercheurs par million d’habitants, contre 1 486 à l’échelle mondiale. Cet écart illustre l’ampleur du défi à relever pour bâtir une capacité scientifique dans le domaine de l’intelligence artificielle. Selon la Banque mondiale, en juin 2025, les pays à revenu élevé abritaient 77 % des capacités mondiales de colocation de centres de données et recevaient 91 % des investissements en capital-risque dédiés à l’IA. Les start-up africaines dépendent souvent de modèles conçus ailleurs, hébergent leurs données ailleurs et paient des tarifs fixés ailleurs. Cette dépendance devient précaire si les fournisseurs augmentent leurs prix ou interrompent leurs services. Pourtant, des avancées existent. L’entreprise sud-africaine Lelapa AI a mis au point InkubaLM, un petit modèle de langage dédié à plusieurs langues africaines, et a rendu ses travaux publics. La Banque mondiale souligne que les pays en développement peuvent tirer profit de modèles spécialisés et peu coûteux sans avoir à construire de grands systèmes eux-mêmes. L’Afrique doit choisir ses dépendances, maîtriser des compétences stratégiques, conserver la valeur ajoutée et veiller à ce que les bénéfices profitent à l’éducation, à l’agriculture et aux services publics. L’obstacle politique majeur réside dans la traduction des stratégies en actions concrètes, les ressources limitées conduisant souvent à lancer des projets quasi identiques dans chaque pays, au lieu de mutualiser les moyens de calcul et les programmes de recherche. Si l’Union africaine a adopté en juillet 2024 une stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, son efficacité se mesurera à l’aune de sa mise en œuvre, notamment l’accès aux capacités de calcul et le développement de solutions locales au-delà des projets pilotes.