Une usine marémotrice construite en 1966 a transformé l'estuaire de la Rance en vasière, révélant les coûts environnementaux cachés des énergies renouvelables.
Une vasière grisâtre à marée basse
Une vasière grisâtre s'étend à perte de vue, là où des générations de Bretons ont vu des voiliers et des cormorans plonger entre deux eaux claires : tel est le visage que présente aujourd'hui, à marée basse, une partie de l'estuaire de la Rance. Ce paysage presque minéral n'a rien de naturel. Il est la conséquence directe d'un choix industriel remontant à plusieurs décennies : celui de vouloir exploiter la puissance des marées pour produire de l'électricité.L'usine marémotrice de la Rance
Un mur de béton qui a dompté la marée. Tout commence par une prouesse d'ingénierie célébrée à l'époque comme une première mondiale. En barrant l'estuaire par un barrage de 750 mètres, EDF a construit un ouvrage capable de transformer le simple va-et-vient des marées en électricité. Le principe est aussi élégant que radical : l'eau pénètre dans les turbines marémotrices pendant la marée montante, puis en ressort pendant la marée descendante, produisant un courant électrique à chaque mouvement.Le prisme de marée et son déclin
Lorsque l'eau ne circule plus, la vase s'installe. Pour comprendre le problème, il faut se pencher sur un concept clé de l'hydrologie côtière : le prisme de marée, c'est-à-dire le volume d'eau qui entre et sort de l'estuaire à chaque cycle. Avant la construction du barrage, ce prisme assurait un véritable nettoyage naturel : le courant de jusant, celui de la marée descendante, était suffisamment puissant pour emporter les sédiments vers la mer.L'accumulation des sédiments et le dragage
Des milliers de tonnes de sédiments à extraire chaque année. Face à cette accumulation continue, il a fallu organiser une véritable logistique de nettoyage. Un plan de gestion durable de la Rance a été mis en place pour encadrer des opérations de dragage régulières, destinées à extraire les sédiments qui s'accumulent au fil des saisons. Ces chantiers, menés à l'aide de chalands et d'équipements spécialisés, mobilisent des moyens considérables pour retirer, année après année, d'impressionnants volumes de vase, sans jamais parvenir à mettre fin au phénomène.Les conséquences à long terme
Cinquante ans plus tard, un estuaire toujours sous perfusion. Depuis plusieurs décennies, riverains, plaisanciers et élus locaux observent, parfois avec une certaine lassitude, ce phénomène qui semble n'avoir aucune fin programmée. Des associations telles que Rance Environnement se sont constituées pour faire entendre les préoccupations de ceux qui vivent au quotidien les conséquences de cet envasement : perte de tirant d'eau pour les bateaux, recul des zones de baignade, altération progressive des paysages qui ont fait la réputation de cette partie de la Bretagne.