Le Brésil se prépare pour le premier tour de l’élection présidentielle ce dimanche, avec deux principaux candidats en lice pour le poste de président : Luiz Inácio Lula, ancien président du Parti des travailleurs (PT), et Flávio Bolsonaro, fils aîné de l’ex-président Jair Bolsonaro, actuellement inéligible en raison d’une peine de 27 ans de prison pour tentative de coup d’État. Environ 160 millions d’électeurs sont appelés aux urnes, les deux candidats recueillant chacun environ 40 % des intentions de vote dans les sondages récents. Des scandales de corruption récents, comme l’affaire impliquant la banque privée Banco Master, ont entaché la réputation des deux camps, tandis que la violence liée au trafic de drogue et aux milices privées reste un problème sérieux dans de nombreuses régions. Le 4 octobre, les Brésiliens éliront également des députés pour le Parlement fédéral, renouvelleront deux tiers du Sénat et voteront pour les assemblées des 27 États du pays. Le second tour de l’élection présidentielle aura lieu le 25 octobre. Gabriel Feltran, sociologue brésilien spécialiste de la sécurité publique et des organisations criminelles, ainsi que directeur de recherche au CNRS, apporte son analyse sur le paysage politique actuel. Le bolsonarisme, mouvement politique associé à l’ex-président Jair Bolsonaro et à son fils Flávio, puise ses racines dans les forces de sécurité, la police et l’armée, habituées à gérer la criminalité et l’insécurité. Ce mouvement est influencé par la culture sécuritaire héritée de la dictature militaire au Brésil (1964-1985). Il s’étend à travers les églises évangéliques, les réseaux sociaux et le monde entrepreneurial. Son discours repose sur l’idée d’un « nous contre eux », mettant l’accent sur la nécessité d’éradiquer la criminalité et la corruption sans garantir les droits. Il cherche à démanteler les réglementations et les cadres communs, évoluant vers un régime politique fondé sur une guerre permanente contre ceux désignés comme « ennemis ». Le bolsonarisme est soutenu par certaines familles aisées et des investisseurs financiers, formant une nouvelle élite politique. Cette élite, autrefois partie intégrante du pouvoir économique établi, devient désormais autonome, s’opposant à la fois à l’élite économique et aux plus pauvres. Ce processus rappelle la montée du nazisme en Allemagne, telle que décrite par la philosophe Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme. Le mouvement diabolise les intellectuels et la recherche, les accusant d’être déconnectés de la réalité. Il nie également l’existence du changement climatique et utilise un style de communication binaire. Le mouvement bolsonariste gagne du terrain en s’adressant à ceux qui estiment que le système les a laissés de côté. Malgré la longue carrière politique de Jair Bolsonaro, le mouvement est parvenu à diriger plusieurs grandes villes et États brésiliens. Il est actuellement majoritaire à la Chambre des députés et vise à prendre le contrôle de la présidence et de la Cour suprême. Si Flávio Bolsonaro est élu, l’extrême droite pourrait acquérir une influence significative au sein de la Cour suprême, risquant d’éliminer tout contrepoids. À l’inverse, le PT de Lula ne dirige plus aucun État ni grande municipalité, et sa présence au Parlement est limitée. Le mouvement attire les électeurs en promettant l’entrepreneuriat individuel et le rejet des institutions traditionnelles, séduisant ceux pour qui le passé n’a pas fonctionné. Le paysage politique brésilien reflète une profonde division au sein de la population. Si le pays a réalisé des progrès en matière d’éducation et d’infrastructures, les inégalités, la violence et la corruption restent élevées. Les bolsonaristes estiment que la dictature militaire était préférable, une vision qui contraste avec les idéaux démocratiques du passé. L’incapacité à réduire la violence et l’insécurité, malgré les efforts des gouvernements précédents, a favorisé la montée de l’extrême droite. La privatisation de la sécurité et l’essor des milices privées ont encore affaibli le monopole de la force de l’État, un concept central dans la gouvernance moderne selon le sociologue Max Weber. La campagne présidentielle se concentre largement sur les questions de corruption et de sécurité, avec peu de discussions sur les politiques économiques ou sanitaires. L’obsession de battre Lula, qui incarne l’establishment politique, est un facteur majeur de la campagne. En cas de victoire de Lula, des contestations juridiques pourraient survenir, similaires à celles subies par l’ex-présidente Dilma Rousseff. Lula est perçu comme le seul candidat capable d’unir un large éventail de forces politiques contre la montée du populisme totalitaire au Brésil.