Le goût des commérages, un trait humain partagé

L'amour des commérages est l'une des choses les mieux partagées au monde. Ragots, rumeurs, histoires, récits et chuchotements : la seule liste de synonymes en témoigne, comme en atteste cet art bien français du « qu'en dira-t-on ». Il arrive pourtant qu'une bonne séance de cancans soit suivie d'un certain sentiment de culpabilité.

Les questions morales posées par les commérages

« Si partager le dernier potin fait autant de bien, est-ce vraiment un péché ? Et allons plus loin : se pourrait-il que colporter des rumeurs ait aussi quelque chose de bon, alors qu'on nous a toujours appris que c'est terriblement mal ? » interroge le site américain Vox. Voici donc trois règles pour « commérer » de manière éthique. « Au Moyen Âge, les langues médisantes étaient punies : on utilisait le bridon des commères, une muselière en métal pour les personnes qui ne pouvaient s'empêcher de dire du mal des autres. »

La ligne éthique de Kant

Le site d'information américain Vox présente la règle n° 1 : Kant, la personne comme fin en soi. Il s'agit sans doute de l'impératif catégorique de Kant le plus populaire : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne d'autrui, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » Kant nous invite à considérer les protagonistes de ces commérages comme des êtres rationnels, dignes de respect, et non comme les objets désincarnés d'une histoire qui ne nous appartient pas. « Les commérages sont moralement répréhensibles lorsqu'ils rabaissent autrui pour le divertissement ou pour flatter notre ego », selon Vox.

Distinguer les bons et les mauvais commérages

Le deuxième problème moral qui se pose concerne la nature même des commérages. Il existe de bons et de mauvais commérages. Un petit exercice de discernement permet d'éviter les erreurs. Raconter une anecdote drôle et inoffensive qui vous a été confiée librement = bon commérage. Révéler un secret qui vous a été confié, ou même mentir = mauvais commérage.

L'empathie comme boussole morale

Règle n° 2 : l'empathie comme boussole. Le philosophe allemand Martin Buber a lui aussi laissé quelques repères moraux. Inspiré par la philosophie kantienne, il oppose, dans son ouvrage Je et Tu, deux manières d'être au monde : une relation « Je-Tu » et une relation « Je-Cela ». La relation « Je-Tu » « est la capacité à nouer des liens avec autrui et à créer une véritable dynamique, plutôt que de réduire les personnes à de simples objets ». « Lorsque nous abusons des commérages, analyse Vox, nous risquons d'adopter une attitude « Je-Cela » envers les autres. Nous oublions qu'il s'agit d'êtres humains avec lesquels nous sommes en relation, des personnes qui ont aussi leurs problèmes et qui, comme nous, peuvent se tromper. »

Un test de Bechdel pour les commérages

Règle n° 3 : le test de Bechdel appliqué aux commérages. Cela nous conduit naturellement à la troisième et dernière règle : la mesure. Conçu pour mettre en lumière la surreprésentation des personnages masculins, ou la sous-représentation des personnages féminins, dans la fiction, en particulier au cinéma, le test de Bechdel repose sur trois critères : - la présence d'au moins deux femmes nommées dans l'œuvre ; - que ces femmes se parlent entre elles ; - qu'elles parlent d'autre chose que d'un homme. « Une histoire qui ne satisfait pas au test de Bechdel n'est pas forcément mauvaise, mais elle gagnerait probablement en profondeur si elle remplissait ces critères », rappelle Vox. Appliqué aux commérages, l'idée est de ne pas monopoliser 100 % des conversations entre amis. Car nous avons besoin de temps pour parler de la gravité et de la grâce de nos vies.

La fonction essentielle des commérages

Rappelons que les commérages remplissent une fonction essentielle : ils nous permettent de nous sentir moins seuls. Et, comme le rappelle le sociologue Robb Willer, cité par le quotidien britannique The Guardian, « même ceux qui jugent les commères répandent eux-mêmes des rumeurs en le faisant ». Nous sommes tous un peu le commérage de quelqu'un d'autre. Essayons donc de viser des commérages éthiques.