Le philosophe Omri Boehm s’interroge sur le point de savoir si les crimes commis par l’État d’Israël sont consubstantiels au sionisme et sur la manière dont ce dernier devrait être redéfini pour offrir une place aux Palestiniens et un avenir à Israël. Trois ans après les attaques du 7 octobre 2023, un large consensus s’est dégagé pour considérer que les actions d’Israël à Gaza équivalaient à des crimes de guerre à grande échelle, des crimes contre l’humanité, voire peut-être même à un génocide. Ce débat est entré dans une nouvelle phase : la question n’est plus de savoir si Israël participe à la destruction systématique de la société palestinienne, mais plutôt de déterminer sous quelle forme la responsabilité politique doit s’exercer. La destruction de Gaza a été qualifiée de génocide par B’Tselem, la plus grande organisation israélienne de défense des droits humains, ainsi que par des personnalités comme David Grossman. Certains qui ont accusé Israël de génocide dès le début cherchaient probablement à délégitimer l’État hébreu, tandis que d’autres refusaient de qualifier ces crimes par crainte de contribuer à cette délégitimation. La question du « droit » d’existence des États a été soulevée, avec l’argument selon lequel les États ont bien ce droit, y compris Israël et la Palestine, comme l’a établi la résolution 181 de l’ONU de 1947 sur le partage territorial. Affirmer le droit d’un État à exister ne revient pas à préserver sa structure gouvernementale ou sa forme constitutionnelle. La crise qui touche les sionistes israéliens et les communautés juives qui s’y identifient tient au fait que reconnaître l’ampleur des crimes semble exiger une telle transformation. La destruction de Gaza n’est pas le résultat de l’arrivée au pouvoir d’extrémistes comme Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich, mais découle d’un programme défendant l’axiome inconditionnel de la souveraineté juive. Le problème de la solution à deux États ne réside pas dans son caractère injuste, mais dans son incapacité à apporter la paix. Une offre est faite aux Palestiniens qu’ils peuvent difficilement accepter, et s’ils la rejettent, ils sont présentés comme les responsables. La destruction de la Palestine n’est pas seulement immorale et illégale : elle est aussi politiquement intenable. La destruction de la Palestine équivaut à celle d’Israël : de ses institutions démocratiques, de sa société libérale, de la légitimité de sa vie académique, artistique et culturelle florissante. L’effondrement de ces cadres institutionnels montre clairement que cette remise en question touche aux fondements constitutionnels d’Israël. La Cour suprême israélienne a adopté une doctrine juridique selon laquelle Gaza et la Cisjordanie ne sont pas des territoires occupés, mais des territoires « contestés ». Israël s’est ainsi vu reconnaître la souveraineté pour accepter ou rejeter l’idée même de partager la Palestine – et donc la souveraineté sur le destin et l’existence du peuple palestinien. La Déclaration d’indépendance israélienne tirait sa légitimité, entre autres, de la résolution 181 de l’ONU, qui prévoyait l’existence d’un État palestinien et en délimitait les frontières claires. Présenter cette Déclaration comme un « point d’Archimède » transforme le droit d’Israël à exister en quelque chose de tout autre : un droit inconditionnel qui rend le droit des Palestiniens à exister conditionnel. La tâche consiste à trouver un « point d’Archimède » alternatif, c’est-à-dire à définir les principes minimaux sans lesquels aucun projet constitutionnel dans la région – qu’il s’agisse d’un modèle à deux États, d’un État unique ou d’une confédération – ne peut être légitime.