La France, le Royaume-Uni et les États-Unis relancent l'énergie nucléaire, mais des inquiétudes sur la sûreté émergent alors que les objectifs de production se heurtent aux défis opérationnels.
Renaissance du nucléaire en cours dans plusieurs pays
La France, le Royaume-Uni et les États-Unis mènent tous des projets ambitieux dans le domaine de l'énergie nucléaire, dans le but de construire rapidement de nouvelles centrales. Ces efforts s'inscrivent dans une stratégie plus large visant à accroître la place du nucléaire dans leur bouquet énergétique, sous l'effet des objectifs climatiques et des préoccupations de sécurité d'approvisionnement.Les dirigeants s'engagent à développer les capacités nucléaires
En 2025, Donald Trump a déclaré : « L'heure du nucléaire est venue », promettant de quadrupler la production d'énergie nucléaire aux États-Unis d'ici 25 ans. En France, le président Emmanuel Macron s'est engagé à construire jusqu'à 14 nouveaux réacteurs, qualifiant ce projet de « projet du siècle », tandis que le Royaume-Uni prévoit huit réacteurs, auxquels pourraient s'ajouter de petits réacteurs modulaires.Des réformes visant à simplifier l'exploitation nucléaire
La volonté de développer davantage l'énergie nucléaire a placé l'industrie sous une pression importante, ce qui a conduit à des réformes destinées à simplifier les relations entre exploitants et autorités de régulation. En France, une loi adoptée en juin 2023 vise à accélérer les procédures et à réorganiser les autorités de sûreté nucléaire. Des réformes similaires sont en cours aux États-Unis et au Royaume-Uni, bien que chaque pays aborde la question de manière différente.Le nucléaire présente des risques particuliers
Le sociologue John Downer a qualifié l'énergie nucléaire de « technologie catastrophique », en raison des conséquences potentiellement graves de ses défaillances. Des incidents récents ont été signalés à différentes étapes des installations nucléaires, qu'il s'agisse de l'exploitation, de la construction ou du démantèlement, ce qui suscite des inquiétudes quant à la capacité de l'industrie à maintenir un niveau de sûreté élevé tout en augmentant sa production.La sûreté et la productivité sont en tension
Traditionnellement, l'industrie nucléaire s'appuie sur des services internes de sûreté et sur des organismes de régulation indépendants pour garantir la sécurité. Cependant, des critiques récentes laissent penser que des réglementations complexes et des mécanismes de contrôle lourds pourraient entraver le respect des calendriers de production et faire grimper les coûts. Paradoxalement, cette tension peut avoir des effets négatifs sur la sûreté en créant des goulets d'étranglement opérationnels.Des travaux de recherche de long terme mettent en lumière les difficultés du travail
Un groupe de recherche, la chaire Recherche en sûreté, organisation, humains (RESOH), étudie depuis dix ans le travail quotidien des professionnels du nucléaire. Ses travaux portent sur la conception, l'exploitation, la maintenance et le démantèlement, et soulignent la nécessité d'une compréhension partagée entre donneurs d'ordres et sous-traitants, ainsi que l'importance de revoir les choix techniques à la lumière de l'expérience acquise lors des démantèlements.Un projet avorté révèle des difficultés organisationnelles
Le projet ASTRID, un démonstrateur de réacteur à neutrons rapides, a été abandonné en 2019 en raison d'un manque de consensus sur sa finalité et de rapports de force conflictuels entre les organisations impliquées. Cet échec a été attribué non seulement à la baisse du soutien de l'État, mais aussi à des divergences de vues entre les principaux acteurs sur les objectifs du projet.Le démantèlement pose des défis complexes
Les exploitants chargés du démantèlement des installations nucléaires font face à de importantes difficultés, liées à des incertitudes et à des échéances inhabituelles. Le processus repose sur l'investigation, la vérification d'hypothèses et l'expérimentation, afin de construire progressivement les connaissances nécessaires. Toutefois, des exigences réglementaires strictes entravent souvent ces efforts, entraînant retards et hausses de coûts.Sûreté et performance doivent être équilibrées
Les décideurs et les autorités de sûreté insistent sur la compatibilité entre les objectifs de performance et ceux de sûreté. Le président de l'Autorité de sûreté a affirmé que « la sûreté est l'une de ses composantes », soulignant la nécessité de démontrer sa valeur pour la production. Cependant, définir la sûreté nucléaire comme l'absence d'événements inacceptables rend difficile la transmission efficace de son importance.La déconnexion entre sûreté et production constitue un risque
Lorsque les professionnels de la sûreté s'éloignent des contraintes de la production, cela peut conduire à une attitude bureaucratique et à des comportements de simple conformité, qui privilégient la forme au détriment du fond. Maintenir une communication ouverte et des parcours professionnels partagés entre production et sûreté est essentiel pour éviter que la « sûreté de papier » ne devienne un obstacle à des opérations sûres et efficaces.Les structures organisationnelles compliquent la performance
Parmi les autres obstacles figurent un nombre excessif de niveaux hiérarchiques et une dilution des responsabilités, qui aboutissent à des « décideurs qui ne décident plus rien ». La répartition des rôles et des ressources fait débat, l'accent étant mis sur la reconstruction d'une compréhension commune de l'activité productive et de sa finalité.Concilier sûreté et performance par la pratique
Alors que la relance du nucléaire vise à la fois à renforcer la sûreté et la performance, les recherches suggèrent que le défi ne consiste pas à choisir entre ces objectifs, mais à comprendre les pratiques qui permettent leur coexistence. Une connaissance approfondie du travail est indispensable pour éviter des dérives comme la « sûreté de papier » et pour veiller à ce que la performance ne soit pas confondue avec des indicateurs quantitatifs. En partant du travail concret, il est possible de repérer à la fois les fragilités organisationnelles et les pratiques, souvent invisibles, grâce auxquelles les professionnels font en sorte que leur organisation soit à la fois sûre et efficace.