Plus d’un siècle après sa création, Le Conte de Kullervo de J.R.R. Tolkien est désormais disponible en français. Les éditions Christian Bourgois ont publié ce récit inachevé le 17 septembre 2026, dans une édition préparée par la spécialiste américaine Verlyn Flieger et traduite de l’anglais par Aurélien Blanchard. Le texte, présenté comme « inédit » au sens français du terme, n’a pas été récemment découvert. Verlyn Flieger l’a d’abord transcrit et publié en 2010 dans le volume 7 de la revue universitaire Tolkien Studies, accompagné de deux essais de Tolkien sur le Kalevala. Une version destinée au grand public était ensuite parue au Royaume-Uni chez HarperCollins le 27 août 2015. Actualitté avait alors annoncé cette publication, soulignant le caractère incomplet et particulièrement sombre de ce récit de jeunesse. La date de composition mérite quelques précisions. La chronologie officielle de la Tolkien Estate situe la réécriture de Kullervo en 1914, alors que Tolkien étudiait au Exeter College d’Oxford. Cependant, dans une lettre adressée au poète W.H. Auden en 1955, Tolkien datait le début de ce travail entre 1912 et 1913. Le Exeter College, de son côté, avance une période de composition entre 1914 et 1915. Plutôt que les « 110 ans » parfois évoqués, il est plus exact de dire que le texte a été conçu il y a plus d’un siècle. Le Conte de Kullervo de Tolkien s’inspire du Kalevala, un vaste recueil de chants traditionnels finno-caréliens compilé au XIXe siècle par Elias Lönnrot. Dans cette histoire, Kullervo est un orphelin doté de pouvoirs surnaturels, élevé sous l’autorité d’Untamo, qui a tué son père et enlevé sa mère. Vendu comme esclave, il jure de se venger mais reste prisonnier d’un destin tragique. Tolkien y mêle prose et vers dans un texte encore fortement marqué par l’influence de William Morris, une filiation également relevée par la Tolkien Estate. Le Conte de Kullervo raconte l’histoire de Kullervo, fils de Kalervo, tué par son frère Untamo, qui s’empare aussi de sa famille. Doté de pouvoirs surnaturels dès l’enfance, le jeune garçon survit à trois tentatives d’assassinat ordonnées par son oncle avant d’être vendu comme esclave. Protégé notamment par Musti, un chien noir aux pouvoirs magiques, il grandit avec le désir de venger son père. Son destin bascule lorsqu’il rencontre une jeune femme qu’il séduit sans savoir qu’il s’agit de sa sœur Wanona, dont il avait été séparé. Lorsqu’ils découvrent leur lien de parenté, elle se suicide. Bouleversé, Kullervo poursuit sa vengeance contre Untamo. Le récit proprement dit restant inachevé, Tolkien n’en a conservé que la conclusion sous forme de résumé : après avoir accompli sa vengeance, Kullervo retourne sur le lieu de l’inceste et met fin à ses jours avec son épée. Cette trajectoire tragique servira plus tard de modèle à celle de Túrin Turambar dans la saga légendaire de Tolkien. L’importance de ce récit tient surtout à sa place dans la genèse de sa saga légendaire. Dans une lettre de 1964, Tolkien décrivait l’histoire du « malheureux Kullervo » comme la « graine » de sa tentative d’écrire ses propres légendes. Le personnage préfigure directement Túrin Turambar, héros des Enfants de Húrin et du Silmarillion, auquel il transmet plusieurs motifs : malédiction, inceste, vengeance et mort par l’épée. La Tolkien Estate classe également Le Conte de Kullervo parmi les œuvres qui ont précédé et nourri la construction de la Terre du Milieu. Le volume français reproduit le travail éditorial de Verlyn Flieger et rassemble le récit, ses brouillons, ses notes ainsi que les textes de Tolkien sur le Kalevala. Il s’inscrit dans une série de publications posthumes qui continuent d’éclairer les marges de son œuvre. En 2024, nous avions revisité les Poèmes complets, comprenant quelque 70 textes inédits, et en août dernier, c’est la traduction médiévale de Tolkien, Le Gardien des âmes, jamais publiée dans son intégralité auparavant, qui a refait surface. Avec Kullervo, c’est cette fois le laboratoire littéraire dans lequel se construit la future saga légendaire de Tolkien qui devient accessible aux lecteurs francophones.