Le 4 juillet 1968, le port de Long Beach, en Californie, recevait la première livraison de 855 tonnes de granit en provenance de Londres. Les douanes américaines devaient alors déterminer quels droits de douane appliquer à ces pierres. La décision fut sans appel : aucun, car la cargaison était enregistrée comme une antiquité. Cela permit d’économiser environ 270 600 dollars de taxes. Ces pierres faisaient partie du London Bridge, celui qui est évoqué dans la comptine britannique sur une structure qui s’effondre. Le service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis (CBP) relate cet événement dans ses archives historiques, soulignant que le pont a changé de continent grâce à une simple case cochée sur un formulaire douanier. Un industriel américain, Robert McCulloch, avait acheté le London Bridge en 1968 pour 2 460 000 dollars dans le but d’attirer des résidents vers sa nouvelle ville en Arizona. Les douanes américaines avaient classé le pont comme une antiquité, car il avait 137 ans, ce qui le rendait exonéré des 270 600 dollars de droits de douane. Les 10 000 tonnes de granit furent transportées par bateau jusqu’à Long Beach, puis par camion à travers le désert jusqu’à Lake Havasu City. Le pont londonien original, construit en 1831, était devenu instable en raison de la circulation et n’était plus en état de supporter des charges. La ville de Londres décida donc de le vendre plutôt que de continuer à l’entretenir. McCulloch, connu pour ses moteurs hors-bord et ses tronçonneuses, avait fondé Lake Havasu City en plein milieu du désert de l’Arizona. Sa ville disposait d’un lac, de soleil et de terrains à vendre, mais elle avait besoin d’un nom qui serait reconnu dans le monde entier. Le London Bridge était censé attirer résidents et visiteurs. Le coût total de l’opération, y compris le transport, dépassa les 2,7 millions de dollars avant même que la première pierre ne soit remontée. Il fallut ensuite trois ans de reconstruction et plusieurs millions supplémentaires pour achever l’ouvrage dans le désert. Pour une opération lancée sur une intuition d’homme d’affaires, le budget fit plus d’une fois grincer des dents aux comptables. Lorsqu’un envoi de marchandises franchit la frontière américaine, il est taxé en fonction de sa nature. Pour ce pont, les droits de douane auraient été de 11 %, soit 270 600 dollars supplémentaires. Cependant, comme le pont avait 137 ans, il fut classé comme une antiquité, et les droits furent annulés. Le pont fut ensuite inscrit dans le Livre Guinness des records comme la plus grande antiquité jamais vendue. Ce titre resta dans les archives du CBP, qui y voit une anecdote de son histoire. Une structure mise en vente parce qu’elle s’enfonçait dans le sol devint un objet de collection une fois franchie la frontière. Le raisonnement tenait, puisque l’âge du pont était un fait avéré. McCulloch n’avait rien falsifié. Il fut simplement le premier à classer un pont entier dans la même catégorie qu’un meuble de Louis XV. Le transport des 10 000 tonnes de pierre se fit en plusieurs envois. Le premier, de 855 tonnes, ne représentait que 8,5 % du total. Ce chargement parcourut 16 000 kilomètres environ, soit un voyage de 10 000 miles, sur un mois entier. Le navire passa par le canal de Panama avant d’arriver à Long Beach le 4 juillet 1968, où le dossier fut remis à l’agent des douanes Joseph D. Farrar. À titre de comparaison, 10 000 tonnes correspondent approximativement au poids de la structure en acier de la tour Eiffel. Celle-ci fut assemblée sur place en deux ans, tandis que le London Bridge devait traverser la moitié du globe en morceaux. La dernière section du pont fut chargée sur des camions pour un trajet de 480 kilomètres environ jusqu’à Lake Havasu City. Après un mois en mer, la route semblait courte, mais elle traversait des déserts californien et arizonien où les pierres de la Tamise n’avaient plus rien à voir avec ce que les chauffeurs avaient l’habitude de transporter. Le calcul de McCulloch était simple : un monument célèbre vaut bien plus qu’une campagne publicitaire. Il avait raison. Selon le CBP, son pari fut gagnant, puisque le pont reste l’une des attractions touristiques les plus visitées de l’Arizona. Aujourd’hui, les guides de la ville mettent en avant une structure de 1831 située au bord d’un lac artificiel, à plus de 8 000 kilomètres de la Tamise. Selon plusieurs sources, dont la page Wikipedia de l’ouvrage, seul le parement extérieur en granit fit le voyage : l’Arizona construisit un pont en béton armé, habillé de la maçonnerie d’origine. La cérémonie officielle de « rebaptême » eut lieu le 10 octobre 1971, plus de trois ans après l’arrivée de la première livraison à Long Beach.