Dans son livre, Patrice Trigano explore la vie de Georges Bataille, intellectuel français controversé qui témoigna dans les années 1950 au procès de l’éditeur Jean-Jacques Pauvert. Le roman de Trigano, Bataille en procès, figure parmi les finalistes du prestigieux prix Goncourt. Publié en un volume compact de 140 pages, l’ouvrage s’adresse aux lecteurs qui privilégient l’expression brute à la tromperie. Il est édité par Maurice Nadeau, figure bien connue de l’édition française. Trigano est une personnalité atypique : après des études de droit et de philosophie, il s’est tourné vers le monde de l’art en tant que galeriste, expert international et écrivain. Son roman met en lumière les risques juridiques encourus par les éditeurs lorsque leurs publications sont jugées immorales. Tel fut le cas de Pauvert, qui publia les écrits du marquis de Sade. En décembre 1956, Pauvert comparut devant la 17e chambre correctionnelle, défendu par l’avocat Maurice Garçon. Bataille, ami proche et soutien de Pauvert, témoigna en sa faveur. Les réflexions de Bataille sur le pouvoir de la littérature subversive occupent une place centrale dans ce procès. Il affirmait que la littérature traitant de thèmes comme le « mal » finit par se retourner contre ceux qui cherchent à la contrôler, les transformant en figures spectrales de leur propre making. La salle d’audience devint ainsi une scène où se joua la vie et l’œuvre controversées de Bataille. Vêtu d’un costume anthracite terne, les cheveux blancs et la raie sur le côté, il s’exprima d’une voix douce. Ancien séminariste, il avait abandonné cette voie. Visiblement agacé par le caractère trivial du débat, sa cravate se resserra tandis qu’il évoquait ses années de débauche dans les années 1930. Il évoqua l’érotisme, le sacré, la saleté et la mort – des sujets qu’il considérait comme les fondements de la littérature. « Si la littérature doit être morale, elle mourra », déclara-t-il. Il lia ensuite cette idée à la politique, affirmant que des œuvres comme celles de Sade constituent « un moyen de détourner l’homme de l’ordre moral, de la stabilité qui gangrène les sociétés en les attirant vers le fascisme ». Bataille critiquait la quête de pureté et de « pensée saine », qu’il jugeait responsable des horreurs d’Auschwitz. Pour lui, le désir d’ordre étouffe la vie, qu’il voyait comme une transgression permanente de cet ordre. Il s’interrogea sur le nombre de vies sacrifiées au nom de la vertu, citant même la mer de Sibérie orientale, et alla jusqu’à critiquer le communisme comme une « machine morale ». Il considérait le fascisme et le stalinisme comme également destructeurs. Trigano s’appuie sur un texte où Bataille affirme : « Vous croyez à la révolution productive. Moi, je crois à l’insurrection de la dépense. » Cette idée remet en cause les tendances modernes, comme la création de lieux comme Disneyland ou la montée du technofascisme. Les vues radicales de Bataille offrent une critique acerbe de notre époque, marquée par de nouvelles formes de puritanisme. Le roman de Trigano restitue avec justesse et efficacité ces idées.