Un livre sur le traumatisme familial et l'histoire personnelle

Possédés, de Laetitia Faure, revient sur l'histoire personnelle de l'autrice, de l'enfance à l'âge adulte, et met en lumière l'influence du déni des violences familiales. Le livre s'ouvre sur une citation frappante extraite de « Désordre des familles » d'Arlette Farge et Michel Foucault : « La famille est le lieu privilégié où la tranquillité privée crée une certaine forme d'ordre public. »

Une structure narrative hybride

Présenté par l'éditeur comme un roman, l'ouvrage est décrit comme un récit hybride, à mi-chemin entre l'autobiographie et l'autofiction. L'autrice retrace les différentes étapes de sa vie au sein d'une famille catholique bourgeoise, marquée par le désir de rester unie malgré la violence, les abus, l'abandon et le déni.

Un récit organisé par étapes de vie

Le récit s'articule autour des lieux où la narratrice a vécu : l'enfance auprès de ses deux parents, la vie après leur divorce, le voyage en Italie, Paris et Seattle, le premier moment d'émancipation, le retour dans le sud de la France, où la narratrice renoue avec sa famille et donne naissance à sa fille, et enfin le moment décisif de la vente de la maison de sa grand-mère, qui prend la forme d'un adieu à sa famille.

Une réflexion personnelle sur le nom et le temps

Une dernière page indique une heure, 17 h 21, et explique l'étymologie de son prénom : la joie, le bonheur. Elle écrit : « Je commence à le toucher du bout des doigts », alors que le récit ne semble pas étayer l'idée qu'elle ait trouvé une issue.

Origines familiales et dynamiques

Née dans une famille catholique pratiquante, qui multiplie les pèlerinages et les manifestations de foi, avec un père violent (les épisodes où cela se manifeste restent limités, et les mêmes événements sont sans cesse revisités), qui multiplie les aventures, les épouses et les enfants à chaque union, et une mère qui se réfugie dans la religion lorsque son mari l'abandonne, la narratrice et ses frères et sœurs se soudent pour faire face au désordre.

L'enfermement du frère et de la sœur

Cependant, selon elle, à l'adolescence puis à l'âge adulte, son frère et sa sœur restent prisonniers de la dynamique familiale : Michel, le frère, devient prêtre et garde la foi, bien qu'il ait été abusé par la figure religieuse en qui la famille avait une confiance absolue ; Natalia, la sœur, adopte le déni et relativise les événements.

Pratiques religieuses et alternatives

Le titre renvoie à l'une des originalités du récit : la coexistence de pratiques religieuses et superstitieuses, psychiatriques, médicales et aux frontières de la science, qui rappellent les croyances du XIXe siècle. Dans une tentative d'échapper aux symptômes et à la souffrance, la narratrice se tourne non seulement vers la religion catholique, mais aussi vers ce qui ressemble à des sectes, vers des pratiques populaires liées à des croyances, vers la psychanalyse, la psychologie, l'EMDR (désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires), ainsi que vers des méthodes de soins physiques comme la kinésiologie, la kinésithérapie, les techniques de relaxation (ASMR, Autonomous Sensory Meridian Response), le massage, ainsi qu'un magnétiseur.

Possession psychique et physique

La possession est ici religieuse, mais aussi psychique : les enfants grandissent sous la menace de violences physiques et sexuelles, qui se manifestent parfois, et sous la menace de perdre l'affection de leurs parents, de voir les liens se rompre, ces mêmes liens que la narratrice, devenue adulte, souhaite briser à tout prix.

Émancipation et démarches thérapeutiques

Possédés soulève ainsi la question de la difficulté à s'émanciper de cercles familiaux dysfonctionnels, et souligne que le désir de trouver une forme d'amour caractérisée par une présence rassurante, le soin et la reconnaissance des sentiments et des expériences demeure pratiquement impossible à extirper. Comment s'en défaire ? Quels moyens le permettent ? Si la distance géographique et les démarches thérapeutiques ou pseudo-thérapeutiques ne contribuent que partiellement, la conclusion à laquelle semble parvenir la narratrice est que l'écriture permet de surmonter les traumatismes d'une telle famille.

Impact sur les enfants et héritage familial

Toutefois, l'impression du lecteur diverge souvent. Toute personne née dans une famille violente et abusive ressent le besoin d'empêcher que cette ombre ne tombe sur ses enfants, comme une mauvaise fée qui se pencherait sur leur berceau à la naissance, pour les protéger de la reproduction des schémas qui ont marqué l'histoire familiale sur plusieurs générations. Pourtant, la naissance de la fille de la narratrice ne provoque pas de rupture à cet égard.

Moment de bascule et traumatisme familial

Pour la narratrice, seule de la fratrie à avoir des enfants, il n'y a que très tardivement qu'elle parvient à renoncer à tout contact avec sa famille, exposant ainsi sa fille, Emy, à ce qui est décrit comme « un climat incestueux ». Toutefois, la prise de conscience de cette exposition (lorsque, lors d'un rassemblement familial, le même cousin qui avait agressé sexuellement la narratrice au début de son adolescence veut jouer avec sa fille en la « chatouillant ») constitue l'un des déclencheurs qui la poussent à rompre et à comprendre la logique de ses sentiments.

Comparaison avec d'autres œuvres

En effet, sans la clarté analytique de « Triste tigre » de Neige Sinno, le récit de Possédés conduit la narratrice et le lecteur vers une question essentielle : dans les familles violentes et abusives, c'est la mère (ou le parent qui n'est ni violent ni abusif) qui détermine la possibilité de sortir du cercle psychique et physique de la douleur. Sans la reconnaissance du traumatisme par le parent qui ne l'a pas causé, il n'existe pas de réparation véritablement possible, seulement une rupture nette, qui doit être accomplie le plus tôt possible, malgré la solitude et l'isolement qu'elle entraîne.

Style narratif et engagement du lecteur

Il arrive que l'autrice s'attarde ou se répète trop, et certains épisodes peinent à retenir l'attention du lecteur, comme entravés par un manque de mise en perspective qui donne parfois à l'expérience un caractère excessivement dramatique, sur un ton impressionniste qui insiste sur la confusion des sentiments. Néanmoins, Possédés soulève une question actuelle, majeure et urgente, qui semble porter sur un genre littéraire indéterminé, et particulièrement stimulant : autobiographie, autofiction, roman ?

Démarche de l'autrice et forme littéraire

Laetitia Faure raconte son histoire comme elle le peut, telle qu'elle s'impose à elle. Son roman, qui n'en est pas tout à fait un, étonne et laisse derrière lui une écriture qui peut advenir ou non.