Un roman explore une actrice russe à Paris
Dans Grenouille, Sergueï Chikalov raconte quelques heures de la vie d'une actrice russe exilée à Paris, et explore les contradictions et les tensions d'une conscience prise entre deux feux. Publié aux éditions du Seuil, le roman compte 224 pages et coûte 20 €.Décor et symbolique
Le roman commence et se termine par des rideaux : le premier, celui d'un foyer (« Elle aimait s'endormir les rideaux ouverts »), le second, celui d'une scène qui se referme à la fin d'une représentation. Ce procédé de encadrement souligne la double existence de l'héroïne, partagée entre vie privée et performance publique.Personnage et identité
Le récit s'attache à quelques heures de la vie d'une femme, décrite comme une star, une diva et une actrice-metteuse en scène russe, dotée d'une présence scénique comparable à celle d'Isabelle Huppert et d'un radicalisme cinématographique proche de celui de Lars von Trier. Cette femme, dont le nom complet n'est révélé que vers la fin du livre, a quitté la Russie lors de l'invasion de l'Ukraine, convaincue que la guerre ne durerait pas indéfiniment sur le sol européen.Exil et auto-identification
Elle ne se considère pas comme une exilée, mais s'approprie l'expression « personne déplacée temporaire », une appellation employée pour les Ukrainiens. Elle est décrite comme une « Soviétique portant un parfum italien et vivant à Paris » et ne correspond pas à l'image stéréotypée du réfugié que se fait l'Occident : elle s'habille avec élégance, boit du champagne, fume des cigarettes et publie sur Instagram.Difficultés et contexte
Elle se heurte à des problèmes avec son compte bancaire, en raison des mesures visant les citoyens russes, et peine à accepter son identité de « femme ordinaire » dans un pays étranger. Le roman suit sa journée, au fil des démarches administratives du système français, tandis qu'elle se prépare à la dernière des trois représentations de sa pièce, également intitulée Grenouille.La pièce comme allégorie
La pièce elle-même est une allégorie qui mêle la fable de La Fontaine et le pamphlet orwellien. Elle met en scène une histoire de grenouilles, de crapauds et de hérons pour réfléchir à la Russie contemporaine et à l'appétit vorace du président. Le titre fait également référence à la parabole de la grenouille ébouillantée, une métaphore utilisée par Billy Wilder dans son film.Attentes et réalité
Le roman ne répond pas aux attentes d'un public occidental qui souhaiterait voir dans l'héroïne une dissidente au positionnement frontal ; la pièce y est d'ailleurs décrite comme timide. Faina, l'héroïne, est prise entre la folie d'être suspectée et contrainte de « condamner la guerre », et le silence qui entoure les Russes piégés dans leur pays.Thèmes et complexité
Le roman explore aussi les transformations du patriotisme russe et les guerres menées par l'État contre son propre peuple. Au fil du récit, l'image de l'héroïne évolue, révélant des complexités et des ambiguïtés morales. Le lecteur est invité à un moment de prise de conscience et d'épiphanie : la femme qu'il croyait avoir cernée est plus complexe, et moralement moins pure, qu'il ne l'imaginait au départ.Une conclusion ambiguë
La conclusion du récit est laissée à l'interprétation du lecteur, ce qui ouvre la voie à des perspectives variées sur cette figure prise entre deux eaux.