Un fragment d’os unique, exhumé il y a plus de trente ans puis oublié dans des réserves sud-africaines, a rebattu les cartes de l’évolution humaine. Le fragment crânien DNH 127, découvert à Drimolen (Afrique du Sud) et longtemps resté inexploré, confirme la présence de Homo erectus il y a environ deux millions d’années, soit 200 000 ans avant toute autre trace connue de l’espèce. Sur les 18 nouveaux fossiles d’hominines décrits à Drimolen, 14 appartiennent à Paranthropus robustus et un seul à Homo erectus, le site totalisant 119 spécimens, dont certains restent à étudier.
L’histoire commence sur le site de la carrière principale de Drimolen, en Afrique du Sud, niché au cœur du site du patrimoine mondial de l’UNESCO surnommé le « Berceau de l’humanité », situé à une quarantaine de kilomètres au nord de Johannesburg. C’est là que des équipes de recherche ont exhumé pas moins de 18 fossiles d’hominines entre 1992 et 2019, aucun n’ayant fait l’objet d’une publication scientifique approfondie jusqu’alors. Ce retard dans leur description n’est pas anodin. Il résulte d’un travail méticuleux mené par le Dr Jesse Martin de l’université La Trobe, en collaboration avec des chercheurs sud-africains et américains de l’université de Johannesburg et de l’université du Witwatersrand. Leur étude, publiée dans la revue Annals of Human Biology, a mis au jour des pièces qui gisaient littéralement dans des boîtes depuis près de trente ans.
Parmi ces fossiles, un spécimen se distingue : DNH 127, un fragment partiel de l’os temporal, c’est-à-dire la partie de la base du crâne qui abrite l’oreille interne. Cette pièce osseuse, bien qu’apparente modeste, a suffi à lever un doute qui persistait depuis plusieurs années quant à l’identité des premiers habitants du site. Avant la découverte de DNH 127, les scientifiques disposaient déjà d’un indice intrigant avec DNH 134, un fossile découvert en 2015 appartenant à un enfant âgé de deux à trois ans. Problème : à cet âge, les caractéristiques anatomiques ne permettent pas toujours de déterminer avec certitude l’espèce concernée. Le doute était donc permis. Avec ce nouveau fragment crânien appartenant cette fois à un adulte, l’incertitude est levée. DNH 127 confirme qu’il s’agit bien de Homo erectus, et sa datation est sans équivoque : environ deux millions d’années. Une date qui recule de 200 000 ans la présence connue de cette espèce par rapport à tout autre site documenté, y compris celui de Dmanisi en Géorgie, où des fossiles comparables avaient été datés à 1,8 million d’années.
Pourquoi cette précision chronologique est-elle si importante ? Parce que Homo erectus est considéré comme la première espèce du genre Homo, probablement l’ancêtre direct de Homo sapiens. Cette espèce a existé pendant environ deux millions d’années et s’est répandue à travers l’Afrique et une grande partie de l’Eurasie, une aire de répartition bien plus vaste que celle de ses prédécesseurs. Cette découverte relance également un débat scientifique qui couvait depuis quelque temps entre chercheurs d’Afrique de l’Est et d’Afrique du Sud, chacun revendiquant en quelque sorte la paternité géographique de nos origines. Le fossile géorgien avait même temporairement fait pencher la balance en faveur d’une origine hors d’Afrique, une hypothèse qui perd du terrain aujourd’hui. Selon Jesse Martin, les fossiles d’Afrique de l’Est habituellement attribués à Homo erectus seraient en réalité moins anciens qu’on ne le pensait, avec une datation confirmée autour de 1,6 million d’années et une estimation incertaine à 1,9 million d’années, sans présenter les caractéristiques ancestrales attendues d’une population fondatrice. Le chercheur avance une hypothèse audacieuse : Homo erectus aurait pu évoluer ailleurs, peut-être en Afrique de l’Ouest ou centrale, des régions encore très peu explorées sur le plan paléontologique, avant de migrer vers l’Afrique australe. Il évoque aussi un biais hérité de l’histoire des recherches archéologiques, qui a longtemps concentré les fouilles sur certaines zones au détriment d’autres.
Autre enseignement fascinant de cette étude : Homo erectus n’était pas seul sur le site de Drimolen. Des fossiles de Paranthropus robustus, une autre lignée d’hominines, ont été retrouvés dans les mêmes couches géologiques, couvrant une période d’environ 100 000 ans. Les deux espèces ont donc bel et bien coexisté sur le même territoire pendant plusieurs dizaines de millénaires. Pourtant, ces deux cousins évolutifs ont emprunté des chemins radicalement différents. Homo erectus a développé un cerveau de plus en plus volumineux et des molaires de plus en plus petites, une transformation que les chercheurs associent à une consommation accrue de viande. À l’inverse, Paranthropus robustus a conservé un cerveau à peine plus développé que celui d’un chimpanzé, mais a misé sur des molaires massives, de véritables outils comparables à un mortier et un pilon, façonnées pour broyer des aliments particulièrement durs. Et l’équilibre des forces entre les deux espèces était loin d’être équilibré. Il y a deux millions d’années, Paranthropus robustus était plus de dix fois plus nombreux que Homo erectus sur le site de Drimolen. Un chiffre qui prend toute son ampleur quand on sait que c’est en réalité la lignée minoritaire qui, des millions d’années plus tard, a donné naissance à Homo sapiens. Rien ne garantissait alors que notre lignée survivrait.
Les fossiles de Paranthropus robustus découverts à Drimolen, vieux de deux millions d’années, présentent également des différences notables, bien que subtiles, avec ceux exhumés dans la grotte voisine de Swartkrans, datés de 1,8 million d’années. Cette évolution progressive des dents et des muscles masticatoires au fil du temps illustre un phénomène de micro-évolution, une adaptation fine et continue des espèces à leur environnement.
Ce qui rend Drimolen Main Quarry véritablement unique ne se réduit pas à une seule découverte spectaculaire. Le site constitue la plus grande concentration de restes humains primitifs jamais mise au jour, avec pas moins de 119 spécimens d’hominines répertoriés depuis sa découverte en 1992. Un nombre considérable, mais qui cache une réalité surprenante : de nombreux spécimens n’ont pas encore été décrits en détail par la communauté scientifique. Avant cette nouvelle étude, seule une partie du trésor paléontologique de Drimolen avait été étudiée en profondeur : 105 éléments dentaires, plusieurs crânes emblématiques référencés DNH 7, DNH 134, DNH 152 et DNH 155, un bassin appelé DNH 43, ainsi qu’une trentaine d’éléments post-crâniens. Le reste attendait patiemment son tour. Grâce au travail minutieux de description mené par l’équipe de Jesse Martin, 18 nouveaux spécimens crâniens ont enfin pu être classés. Le verdict : un fossile attribué à Homo erectus, 14 à Paranthropus robustus, et trois restant pour l’instant impossibles à attribuer avec certitude à une espèce précise, classés dans la catégorie générale des hominines.
Les chercheurs ont également identifié un nouveau trait au niveau de la mandibule qui pourrait, à long terme, permettre de distinguer la population de Drimolen des autres populations fossiles comparées dans l’étude. Parmi les pièces maîtresses de cette collection, le crâne DNH 7 reste à ce jour le plus complet connu de Paranthropus robustus, tandis que DNH 155 se distingue par son état de conservation exceptionnel. La mandibule DNH 8, également remarquablement préservée, a permis d’enrichir les données déjà disponibles sur la dentition de l’espèce. Tous ces éléments montrent que, au-delà de la découverte spectaculaire autour de Homo erectus, une partie entière de l’histoire de Paranthropus robustus continue de se préciser, fossile après fossile.
Cette abondance de matériel encore à étudier laisse entrevoir des perspectives passionnantes pour les années à venir. Si un simple fragment d’os, oublié pendant trente ans, a suffi à repousser l’émergence de Homo erectus de 200 000 ans et à relancer un débat scientifique vieux de plusieurs décennies, on peut légitimement se demander ce que révéleront les futures analyses des spécimens de Drimolen encore indéchiffrés. Le site n’a clairement pas fini de nous surprendre.
Un fragment osseux vieux de 30 ans bouleverse notre compréhension de l'évolution humaine
Contenu réécrit par une IA à partir de sources de presseComment ça marche
drimolenfossilspaleontology



