Les menaces commerciales de Donald Trump ont rappelé à l’Europe à quel point elle dépend des technologies américaines. Bien que des alternatives aux produits des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) existent, s’en éloigner s’annonce comme un processus lent et réfléchi. Depuis janvier, Trump a multiplié les rappels sur la fragilité de l’autonomie européenne, brandissant des menaces comme l’annexion potentielle du Groenland (sous contrôle danois), des pressions commerciales ou encore des sanctions. Un exemple marquant est celui du juge français Nicolas Guillou, sanctionné par les États-Unis en août 2025 après avoir autorisé des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant. Depuis, Guillou est interdit d’entrée aux États-Unis et a perdu l’accès à une partie de sa vie numérique, comme l’utilisation de cartes de crédit ou l’accès à des services de plateformes américaines comme Amazon, Netflix ou Airbnb. Face à cette situation, Paris et Bruxelles ont accéléré leurs efforts pour atteindre la « souveraineté numérique », en combinant enquêtes parlementaires et plans européens plus larges. Récemment, la commission des finances a adopté un amendement visant à augmenter les taxes sur les géants du web, bien que son adoption définitive par le Parlement reste incertaine. Le rapport de force reste largement en faveur des États-Unis, comme en témoigne la menace de Trump fin juin d’imposer de lourds droits de douane aux pays taxant les services numériques américains. Dans le même temps, il a contraint la startup d’IA Anthropic à suspendre l’accès de ses utilisateurs étrangers à ses modèles d’IA les plus puissants pendant près de trois semaines, invoquant des « préoccupations de sécurité nationale ». La commission d’enquête sur les dépendances numériques de la France, qui s’est tenue de février à juillet 2026, a conclu que la dépendance européenne aux technologies américaines est profonde. Elle commence par les infrastructures, comme les semi-conducteurs et les ordinateurs, dont l’Europe ne compte presque plus de fabricants locaux. Viennent ensuite les logiciels et les services cloud, essentiels au stockage et au traitement des données. Même le gouvernement français n’est pas épargné : plusieurs ministères, dont celui de la Justice, utilisent Microsoft Office 365, et certaines données y sont stockées sans les protections nécessaires. « La difficulté est structurelle », explique Lorraine de Montenay, experte en numérique responsable. « Quand un outil est largement adopté, il devient presque incontournable. Le numérique favorise naturellement les monopoles en raison des effets de réseau : il est facile de rejoindre une plateforme, mais difficile d’en partir. » L’association Framasoft, spécialisée dans les logiciels libres, s’est imposée comme un acteur clé dans la sortie des services des Gafam. Depuis 2014, elle travaille à réduire sa dépendance aux outils américains, inspirée par les révélations de l’ancien agent des services de renseignement américains Edward Snowden sur la surveillance de masse. À l’époque, Framasoft utilisait encore Gmail, les listes Google et Google Forms. Consciente des risques, elle a lancé la campagne « Degoogle Internet » pour identifier les services web les plus courants et proposer des alternatives libres, comme Framaforms pour créer des questionnaires, PeerTube comme alternative à YouTube ou Framapad pour l’écriture collaborative. Aujourd’hui, Framasoft estime compter 2,5 millions d’utilisateurs. Pour Gaël Duval, fondateur de Murena, qui développe un système d’exploitation mobile pour échapper à Android (développé par Google), la question ne se limite pas à la vie privée, mais touche aussi à la souveraineté. Il souligne que voir des personnes soudainement privées d’accès aux services américains à cause de sanctions révèle une forme de risque géopolitique autrefois impensable. Cette préoccupation gagne du terrain sur le marché, avec Murena en passe de doubler son chiffre d’affaires par rapport à l’année précédente. Une tendance similaire s’observe chez Mailo, un service d’e-mails français dont le chiffre d’affaires a quadruplé lorsque Trump a menacé d’annexer le Groenland. L’entreprise stocke ses données avec un hébergeur cloud 100 % français pour éviter la juridiction américaine. Lorraine de Montenay met en garde : « La localisation physique d’un centre de données ne suffit pas si l’entreprise qui le gère est américaine, car elle reste soumise au droit américain. » La souveraineté, selon elle, exige de savoir qui contrôle les données, qui peut y accéder et dans quel cadre juridique elles sont protégées. Les enjeux environnementaux s’ajoutent à la discussion. Cyrielle Chatelain, rapporteure sur les dépendances numériques, souligne que l’expansion des services des Gafam accroît la consommation d’électricité et d’eau de leurs centres de données. « Leurs objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre ne sont pas atteints, et dans certains cas, les émissions augmentent même en raison du déploiement massif de data centers, parfois alimentés par des énergies fossiles », observe-t-elle. Chatelain souligne que la dépendance commence tôt, à l’école, où les élèves apprennent à utiliser Microsoft Word ou Google Search, mais pas une large gamme d’outils numériques. Elle plaide pour un objectif « zéro Microsoft » dans les établissements scolaires, insistant sur la nécessité d’une transition progressive. Cela passe par le changement de moteurs de recherche ou de fournisseurs d’e-mails, mais aussi par la garantie de la portabilité des données et de l’interopérabilité des services, permettant aux utilisateurs de récupérer et transférer leurs données librement. « Il a probablement fallu un électrochoc pour mesurer la nécessité de reprendre le contrôle de notre destin », estime Gaël Duval. Il reconnaît cependant que ce projet est de long terme et pourrait s’étaler sur quinze à vingt ans.