Il est 23 h 30. Après une heure de lecture sur mon canapé — le lit est réservé au sommeil, a rappelé le médecin — je sens mes paupières s’alourdir. Il est temps d’aller me coucher. Après un rituel bien rodé, je m’allonge, plein d’espoir : « Je vais dormir au moins… six heures, un vrai sommeil réparateur ! » Les heures défilent : 1 h 30, 2 heures, 2 h 30. Je compte les fenêtres éclairées en marchant ; je respire profondément ; j’écoute Le Comte de Monte-Cristo en livre audio (on dit que ça berce)… Rien n’y fait, pas même le podcast Soporifique, Histoires ennuyeuses pour s’endormir, consacré aux techniques de nettoyage des moquettes industrielles. Je finis par m’endormir vers 5 heures, allongé sur le sol froid dont le contact me réveille en sursaut, comme si un cycliste fou déraillait dans ma tête. Le jour envahit mes nuits. Le lendemain, je me lève péniblement vers 7 h 30, avec l’impression d’avoir un marteau-piqueur dans le crâne et de jouer dans un film en léger différé par rapport aux autres acteurs. La journée entière sera une lutte pour parvenir à réfléchir et accomplir les tâches du quotidien. Bienvenue dans le merveilleux monde de l’insomnie ! En en parlant (beaucoup) autour de moi, j’ai découvert que je n’étais pas le seul à souffrir de ce que certains appellent déjà « la nouvelle maladie du siècle ». Selon le dernier baromètre de l’Institut national du sommeil et de la vigilance (INVS), un tiers des 18-79 ans se plaignent en effet de troubles du sommeil, qu’il s’agisse de difficultés à s’endormir ou de réveils nocturnes. Le sommeil n’est pas une affaire individuelle ni un refuge face au monde. Claire Pagès l’explique dans son dernier ouvrage, Dormir. Essai de philosophie sociale (Vrin, 2026) : « Le sommeil est d’abord une expérience, […] expérience d’un schéma corporel particulier du corps endormi, expérience d’un environnement adéquat ou perturbant, expérience d’un lieu. » Le sommeil est donc aussi une expérience inscrite dans un contexte historique et social : « On n’observe aucune annulation de la condition de précarité, de travailleur de nuit, de femme, de personne incarcérée ou sans-abri. Les dormeurs ne s’endorment pas de la même façon : ils continuent d’être l’objet de sollicitations spécifiques, ils transportent dans leur sommeil les préoccupations liées à leur être social. » De là, l’insomnie peut très souvent être assimilée à un trouble « psychosocial », expliqué par « un environnement de sommeil inadapté » et « un déséquilibre psychologique », sans qu’il soit possible de distinguer clairement l’un de l’autre. Cette dimension permet de mieux comprendre pourquoi l’insomnie moderne est souvent associée à l’avènement de la société industrielle. Pour l’historien Roger Ekirch (La Grande Transformation du sommeil, 2021), elle serait notamment le résultat de la disparition, au XIXe siècle, du sommeil biphasique, qu’il considère comme plus naturel : avant la révolution industrielle, le sommeil était scindé en deux phases, séparées par une à deux heures d’activité vers minuit. Avec le développement de l’éclairage artificiel, les citadins ont pris l’habitude de retarder leur coucher et d’allonger ce premier sommeil, qui est devenu le sommeil tout court. Dans le même temps, l’éthique industrielle d’efficacité et de productivité a contribué à valoriser un réveil plus matinal. Cette nouvelle relation au sommeil a donné naissance, dans la première moitié du XXe siècle, à un nouveau marché : celui des traitements contre l’insomnie. Un siècle plus tard, le problème n’a pas disparu. Selon l’essayiste américain Jonathan Crary (24/7. Le Capitalisme à l’assaut du sommeil, 2014), le sommeil est même plus que jamais menacé. Dans sa version dérégulée, le système capitaliste, pour des raisons de rentabilité, ne voit tout simplement plus l’intérêt de dormir : les marchés fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Les infrastructures permettent un travail et une consommation continus, tandis que les écrans déversent un flux ininterrompu de notifications et d’informations. Dans ce monde sans repos, le temps doit être optimisé et chaque minute occupée. Pourtant, « quand on ne dispose plus de temps personnel, on n’a plus envie de s’endormir, ou du moins le sommeil se dérobe parce qu’il est vécu comme un temps mort, une menace au regard de la somme des choses à accomplir, des notifications qui continuent d’affluer sans répit », résume David Le Breton (Le Sommeil, une anthropologie, Métailié, 2026). Je vis cet état chaque nuit. À tel point que j’ai l’impression que mon cerveau s’est habitué à se réveiller pour grappiller sa part d’activité. L’insomnie est devenue un système dont nous sommes les victimes consentantes : elle structure nos vies et occupe nos conversations. « Comment ça va ? — Fatigué… »