Racines historiques du néofascisme à La Réunion

Un politologue, Damien Deschamps, a identifié des facteurs historiques et contemporains susceptibles de favoriser l'émergence de tendances néofascistes à La Réunion. Son analyse couvre l'époque coloniale jusqu'aux alignements politiques actuels, en mettant en lumière des questions telles que l'esclavage, le colonialisme, l'ultraconservatisme des élites, le pétainisme, la collaboration et le manque de structure politique chez les élus.

Définir l'extrême droite

Deschamps définit l'extrême droite par sa position antirépublicaine et antiparlementaire, sa méfiance envers les étrangers et un discours nationaliste essentiellement « ethniciste », qui définit la nationalité en fonction de l'origine plutôt que du lieu de naissance. Il soutient que, si l'esclavage n'était pas une position politique, il a engendré un électorat extrêmement conservateur.

Les grandes étapes de l'extrême droite

La pensée d'extrême droite, avant Hitler et Mussolini, s'est développée autour de thèses racistes ou royalistes, et s'est manifestée par l'antisémitisme lors de l'affaire Dreyfus. Des versions locales de ligues antirépublicaines et antirévolutionnaires sont apparues dans les années 1930. Deschamps cite Roger Payet, directeur d'une usine sucrière, dont la mobilisation s'est accompagnée d'émeutes anti-zarab.

Collaboration et résistance

L'absence d'un mouvement de résistance structuré pendant la Seconde Guerre mondiale est relevée, tout comme les sympathies pour l'extrême droite exprimées par des élites, notamment le salut nazi d'Alexis de Villeneuve lors d'un défilé à Saint-Denis. Paul Vergès, condamné puis amnistié pour le meurtre d'Alexis de Villeneuve, s'est allié à René Payet et a été considéré comme un « héros » de la Résistance pour son engagement auprès des Forces françaises libres.

Tendances récentes de l'extrême droite

Deschamps souligne une dérive vers la droite des électorats d'outre-mer sur le thème identitaire lors de l'élection présidentielle de 2017, et note le passage du Front national d'une image raciste à un discours anti-islam. Il cite des conférences contre le « grand remplacement » des Réunionnais par les zoreys, tenues par Philippe Cadet, ainsi que des discours qui « flirtent largement avec l'antisémitisme ».

Dynamiques politiques et défis

La montée de Le Pen s'explique par des causes similaires à celles observées dans l'Hexagone : une classe moyenne de plus en plus inquiète. Les maires de La Réunion, « plus modérés que leurs électeurs », ont freiné l'implantation locale du Rassemblement national. Toutefois, le potentiel de mobilisation de ses électeurs peut être très fort en raison d'un taux d'abstention élevé parmi les classes populaires.

Une ambiguïté politique locale

Deschamps s'interroge sur l'absence de réaction des élus locaux, suggérant qu'ils ne sont peut-être pas républicains et que leur attachement à la préférence locale a pu leur faire oublier la République. Il juge ambigu le discours du « vivre ensemble », car il pourrait véhiculer l'idée de « repli ».

Implications européennes

L'opportunisme permet aux arguments populistes de l'extrême droite de servir des intérêts politiques à court terme. Une majorité brune au Parlement européen pourrait avoir des conséquences, des pays comme la Hongrie ou la Pologne exigeant un « rééquilibrage » au détriment des régions ultrapériphériques comme La Réunion, dont les aides européennes dépassent 2 milliards d'euros entre 2020 et 2027. L'affaiblissement du projet européen pourrait remettre en question la protection à long terme des citoyens les plus vulnérables.