En 2033, alors que les températures à Tours, une ville française, approchent les 46 degrés Celsius, une mère et ses enfants sont évacués vers une gare transformée en abri. Ce scénario fait partie de l’exposition de fiction design Lieux d’être, créée par frog, une agence d’innovation et de stratégie du groupe Capgemini Invent. L’exposition explore comment les services publics pourraient s’adapter pour anticiper les catastrophes, protéger les plus vulnérables et mobiliser les citoyens. Présentée lors de la Semaine du Design 2026 en partenariat avec Usbek & Rica, cette exposition constitue le troisième volet d’une série de trois articles. Dans ce futur imaginé, l’été à Tours n’est plus une saison, mais une menace. Le premier jour d’une canicule commence à 38 degrés et culmine à 46. Les incendies persistent, les déplacements de population s’intensifient, et la chaleur perturbe le rythme de la ville. Pourtant, dans le scénario conçu par les designers de frog, personne ne panique. Il ne s’agit pas d’un miracle technologique, mais du résultat de années d’anticipation, d’investissements publics et d’organisation collective. L’exposition Lieux de résistance interroge les manifestations physiques des services publics — gares, mairies, ministères, centres France Services — et pose une question : que devront faire ces bâtiments lorsque les crises deviendront le décor permanent de la vie quotidienne ? Dans ce futur, l’adaptation climatique devient une infrastructure invisible de toutes les politiques publiques : logement, santé, mobilité, action sociale et éducation. Un bâtiment public n’est plus seulement un lieu où remplir des formulaires, mais doit pouvoir alerter, accueillir, rafraîchir, soigner et protéger. Pour agir avant l’urgence, l’État a renforcé les capacités des territoires locaux en leur donnant accès à des intelligences artificielles à usage public. Installées dans des « Agoras » accessibles localement ou à distance, ces outils génèrent des scénarios au niveau local : durée probable d’une canicule, quartiers les plus exposés, infrastructures prioritaires à transformer. Habitants, experts et responsables publics examinent ces projections, évaluent leurs conséquences et votent. Le projet retenu est immédiatement accompagné d’un rétroplanning visible pour tous. Andréa, mère célibataire, participe à distance. Lorsqu’elle apprend que la prochaine canicule pourrait durer trois mois, elle choisit la transformation de la gare de Tours en un « lieu commun » d’ici 2032. L’Agora incarne une promesse démocratique : l’avenir ne serait plus réservé aux experts ou aux cabinets ministériels. Les habitants pourraient voir le futur avant de le vivre et arbitrer entre différentes possibilités. L’outil soulève cependant des questions : qui guide l’IA publique ? Quels scénarios sont exclus ? Un vote local peut-il traiter les inégalités au-delà de la communauté ? Comment des projections probabilistes peuvent-elles éviter de devenir des programmes politiques automatiques ? Quelques jours avant le pic de chaleur, Andréa reçoit une alerte du système Angèle. Une navette vient chercher sa famille et les emmène à la gare. Cette assistance préventive est déclenchée par son « indice de vulnérabilité », une intelligence artificielle qui évalue comment ses ressources, son logement et sa situation sociale la protègent ou l’exposent aux risques climatiques. Le principe reconnaît une réalité fondamentale : face à une même température, nous ne courons pas les mêmes risques. Une personne vivant sous les toits, travaillant en extérieur, élevant seule ses enfants ou souffrant d’une maladie chronique ne subit pas la chaleur de la même manière qu’une personne capable de quitter la ville ou de climatiser son logement. L’égalité ne consiste donc pas à envoyer la même notification à tous, mais à concentrer l’aide là où le danger est le plus grand. L’envers de cette attention algorithmique est qu’il faut, pour être protégé avant les autres, être décrit, classé et rendu lisible par l’administration. Quelles données fondent cet indice ? À quelle fréquence est-il révisé ? Peut-il être contesté ? Comment venir en aide à quelqu’un qui échappe aux bases de données ou dont la précarité a été mal évaluée ? La fiction rappelle qu’un service public prédictif ne peut être juste que s’il reste explicable, contrôlable et capable d’entendre ce que ses calculs n’ont pas vu. À leur arrivée, la gare ne ressemble plus tout à fait à une gare. En réponse à la chaleur, son « IA bâtimentaire » a recouvert la façade d’une couche de liège. Inspirée par le biomimétisme, cette enveloppe réagit à son environnement comme une peau : elle protège l’intérieur tout en maintenant un lien avec l’extérieur. L’architecture cesse d’être un décor fixe. Elle devient un organisme protecteur. Dans le hall ombragé, une bénévole accueille la famille. Un espace dédié aux enfants permet à une éco-pédiatre d’aider les plus jeunes à exprimer leurs traumatismes liés au climat. Un autre comptoir rassemble les services nécessaires à Andréa et à la réévaluation de son indice. Sous un même toit, le lieu combine protection physique, santé mentale et assistance administrative. Le « lieu commun » inverse la tendance récente de nombreux services publics, longtemps incités à dématérialiser et rationaliser leurs surfaces. Alors que les conditions climatiques fragilisent le logement, un réseau dense de lieux physiques redevient précieux. La gare, la mairie ou le centre France Services ne sont plus seulement valorisés pour les services qu’ils rendent, mais pour ce qu’ils garantissent physiquement : une porte ouverte, de l’ombre, de l’eau et une présence humaine. Ces abris, cependant, ont besoin de bras. Dans ce scénario, la généralisation de la semaine de quatre jours alimente un « Service de Soutien Volontaire », présenté comme une forme élargie de protection civile. Psychologues, artisans, spécialistes de l’aide publique ou des assurances donnent chacun un jour par semaine. Les citoyens ne se contentent plus de voter sur les plans d’adaptation, ils contribuent à leur mise en œuvre. L’affiche de recrutement imaginée par frog résume cette nouvelle doctrine : « Prenez soin des catastrophes. Devenez bénévole en éco-psychologie pour la ville de Tours. » Les pictogrammes empruntent autant au secours d’urgence qu’au travail social. Prévenir, écouter, soutenir, informer, protéger, agir ensemble : la résilience cesse d’être une qualité abstraite des territoires. Elle devient une activité concrète, répartie entre citoyens disponibles et formés. Cette proposition ouvre cependant une ligne de crête étroite. Le bénévolat peut renforcer la confiance, transmettre des compétences et donner du pouvoir au temps libre. Il ne peut cependant devenir le nom sympathique d’un désengagement public. La solidarité organisée ne remplace pas les soignants, les travailleurs sociaux ou les ressources permanentes. Le défi consisterait à ajouter l’engagement citoyen à un service public solide, plutôt que de confier aux volontaires le soin de pallier ses lacunes. Résister, c’est encore pouvoir accueillir tout le monde. Lieux de résistance ne prédit pas la gare de Tours en 2033. Le projet assemble plutôt plusieurs transformations déjà perceptibles et les pousse à former un système : événements extrêmes permanents, prise de décision publique localisée, IA prospective, aide déclenchée avant la catastrophe, bâtiments adaptatifs et protection civile ouverte aux compétences ordinaires. Ce système a une vertu majeure : il refuse de réduire l’adaptation à des climatiseurs individuels, des assurances privées ou des départs vers des territoires plus tempérés. Il fait de la protection un bien commun. Quand la maison devient inhabitable, la ville doit offrir une autre maison. Quand l’avenir menace, la démocratie doit permettre de le discuter avant qu’il ne s’impose. Mais cette promesse ne tient que sous certaines conditions : que l’algorithme reste un instrument et non un arbitre ; que l’indice de vulnérabilité ouvre des droits sans enfermer les personnes dans une catégorie ; que le bénévolat renforce les professionnels plutôt que de les remplacer ; et que les lieux communs restent véritablement ouverts à tous. Car la résistance évoquée dans cette fiction n’est pas seulement celle des murs contre la chaleur. C’est celle d’une société qui, au cœur de la catastrophe, choisit de ne laisser personne dehors.