L’album Le Tombeau de Ravel de Gabriel Durliat est un voyage musical explorant les thèmes de la filiation et de la transformation, puisant son inspiration dans un large éventail de compositeurs, dont Rameau, Debussy, Dukas, Messiaen, Couperin et Ravel lui-même. L’album s’articule autour de Le Tombeau de Couperin, une pièce qui sert de pont entre les expressions musicales historiques et contemporaines. Il s’ouvre sur Jeux d’eau, une œuvre de Debussy, où Durliat propose une vision pianistique unique. Ici, le son de l’eau est à la fois fluide et solide, comme s’il était fait de pierre. L’interprétation utilise des blocs sonores, créant une texture claire et sculptée tout en conservant un sens remarquable de fluidité et d’efficacité. Tendres Plaintes de Rameau renforce cette impression de solidité, avec la clarté de ses détails ornementaux et la précision de son articulation. Cela contraste fortement avec Hommage à Rameau de Debussy, plus flou et insaisissable dans son expression. La Plainte, au loin, du Faune… de Dukas apporte une transparence cristalline, tandis que Pièce pour le Tombeau de Paul Dukas de Messiaen introduit une texture lourde et dense grâce à l’utilisation d’accords chromatiques. Forlane de Couperin, interprété dans un style évoquant le clavecin, prépare l’auditeur à l’univers sonore du Tombeau de Couperin. Le Prélude se distingue par sa mobilité, tandis que la Fugue est délicate et presque discrète. La pièce Rigaudon convient particulièrement au style de jeu de Durliat, mettant en valeur sa clarté rythmique et son élan. Le Menuet se démarque par ses sonorités étouffées, qui mettent en lumière le registre aigu de manière légère et transparente. La Toccata retient l’attention par sa clarté et sa puissance, animée par une impulsion presque irrésistible, tout en conservant une qualité ludique. La Bourrée, reconstruite à partir des esquisses de Ravel, fait directement le lien avec le Tombeau et reflète le double rôle de Durliat, à la fois interprète et compositeur. Cette pièce s’enchaîne harmonieusement avec la composition originale Danse rituelle pour Tombeau de Maurice Ravel, l’une des parties les plus captivantes de l’album. Elle mêle consonances et dissonances, avec des notes graves résonantes et des passages aigus complexes. L’album s’achève sur Pavane pour une infante défunte, une pièce de Ravel, interprétée avec simplicité et élégance. Le tempo régulier et les intensités maîtrisées reflètent une sonorité perlière, résumant les traits clés du style de jeu de Durliat : une ligne musicale lisible, des gestes contrôlés et une attention particulière à la phraséologie. Dans l’ensemble, l’approche de Durliat met l’accent sur la clarté de l’attaque, la précision dans le façonnage du son et une relation physique naturelle avec le clavier. Si certains pourraient regretter une plage dynamique plus large, notamment dans les passages les plus doux, cette retenue renforce la clarté rhétorique et la solidité structurelle de l’album. Malgré la diversité des compositeurs représentés, l’album conserve un fort sentiment de cohérence, grâce à la profondeur de l’interprétation et au soin avec lequel Durliat relie les pièces entre elles.