Un opéra redécouvert à Budapest
Un opéra oublié de Léo Delibes, Jean de Nivelle, a récemment été redécouvert et interprété à Budapest en janvier 2026. L'enregistrement a été édité par le Palazzetto Bru Zane, comme l'avait promis Clément Mariage.Contexte historique de l'opéra
Créé en 1880, l'opéra avait connu un succès public honorable, avec plus d'une centaine de représentations et de reprises dans des villes telles que Bruxelles, Vienne, Saint-Pétersbourg et Copenhague, ainsi que de nombreuses mentions dans la presse. Il a servi de galop d'essai à l'œuvre suivante de Delibes, Lakmé (1883).Les premières œuvres de Delibes et ses influences
Léo Delibes était connu pour deux ballets à succès, Coppélia (1870) et Sylvia (1876), ainsi que pour quelques petites opérettes et opéras comiques, qui constituent ses premiers travaux. Il fut un épigone d'Offenbach et d'Hervé, penchant vers l'absurde et le farcesque, dans un esprit issu du théâtre de foire et du boulevard, dont Chabrier sera un autre héritier.Nature hybride de l'opéra
Jean de Nivelle est une œuvre hybride qui procède de cette tradition, mais qui est un opéra plutôt qu'une opérette. À l'époque, la distinction entre opérette et opéra faisait beaucoup débat. Les opérettes comportaient des dialogues parlés, tandis que les opéras étaient entièrement chantés.Structure et éléments musicaux
Léon Carvalho, qui la dirigea, obtint au début des années 1880 l'autorisation de donner des œuvres entièrement chantées. Jean de Nivelle en profita, tout en conservant un caractère hybride. Elle comprenait des scènes conventionnelles de Moyen Âge, sentimentales, pastorales ou burlesques, comme dans une opérette à caractères semblable, ainsi que des finales d'actes avec des chœurs de grande ampleur et des airs exigeant une distribution nombreuse et de haut niveau.Les raisons de la disparition de l'opéra
La disparition rapide de l'opéra peut être imputée à un livret fragile, à l'absence de rôle féminin principal (que Lakmé allait corriger) et à des arrière-plans politiques complexes. L'intrigue met en scène un jeune duc caché sous la cape d'un berger, une bergère amoureuse de lui, une noble dame qui l'aime également, une sorcière bienveillante et un complot entre le royaume de France et la cour de Bourgogne, entre autres éléments.L'intérêt musical de la redécouverte
La musique constitue le principal intérêt de la redécouverte de cet opéra perdu. Elle comprend vingt-deux numéros, airs, duos, trios, chœurs et finales d'actes soigneusement construits. L'impression de fluidité ressentie à l'écoute tient au flux musical ininterrompu de Delibes, à l'entrelacement des récitatifs, qui prennent l'apparence d'ariosos, conduisant insensiblement l'auditeur vers les airs.Moments musicaux remarquables
La romance d'Arlette, « On croit à tout lorsque l'on aime », mène à un duo avec Simone, « Le rossignol et la fauvette », qui semble préfigurer le duo des fleurs de Lakmé. Leur compréhension bucolique se transforme en conflit (la sorcière veut qu'Arlette épouse son propre fils, Thibaut), et Jean de Nivelle apparaît comme un sauveur, d'où naît un air héroïque, « Âme cruelle, je saurai bien la soustraire à ta loi », où Cyrille Dubois fait valoir son courage et son éclat.Qualité de l'interprétation et direction
La direction de György Vashegyi, d'une grande élégance, s'inscrit dans cette lignée. C'est lui qui, avec l'Orchestre philharmonique national de Hongrie, à l'aise sans aucun doute dans le répertoire français, et le Chœur national hongrois, très nombreux, peut-être un peu trop, ainsi qu'une distribution irréprochable, font de cette redécouverte un réel plaisir musical.Avenir de l'œuvre
Sera-t-elle un jour mise en scène, avec sa bergère, sa sorcière, ses barbes et son duc écolo, c'est évidemment une autre histoire... Comme à son habitude, le Palazzetto Bru Zane entoure les trois CD d'un appareil de textes, d'analyses et d'images impressionnant.