Gaz lacrymogènes et problèmes de santé reproductive

Depuis les manifestations d'octobre, de nombreux témoignages ont été recueillis au sujet de problèmes de santé reproductive liés à l'exposition aux gaz lacrymogènes. Le collectif Lacrymos de sang, créé le 8 octobre, a rassemblé près de 6 000 témoignages faisant état de symptômes tels que des règles hémorragiques, des douleurs insupportables, des cycles menstruels perturbés et des fausses couches.

Témoignages personnels de symptômes sévères

Camille, l'une des personnes ayant partagé son expérience, a décrit des douleurs intenses et des saignements abondants après avoir été exposée aux gaz lacrymogènes. De même, Maëva, 20 ans, a raconté que ses règles avaient commencé le lendemain de plusieurs expositions aux gaz, avec des douleurs dix fois plus fortes que d'habitude, et a noté que plusieurs de ses amies avaient connu des problèmes similaires.

Les fondatrices soulignent des similitudes dans les symptômes

Eva-Luna Tholance, fondatrice du collectif et autrice d'une enquête publiée par StreetPress en 2020, affirme que ces témoignages ne sont pas isolés et que les symptômes décrits présentent des similitudes, notamment des crampes utérines, des douleurs ovariennes et des saignements entre les règles.

Le collectif analyse les témoignages, avec des limites

Le collectif, composé d'une douzaine de bénévoles dont trois professionnels de santé, tente désormais d'analyser ces témoignages. Toutefois, Tholance reconnaît les limites de leur démarche : les données recueillies reposent sur les déclarations des participantes et participants et ne constituent pas une étude représentative.

Des observations à l'étranger

Ces témoignages font écho à des observations faites ailleurs. Une étude de 2023 publiée dans la revue scientifique Frontiers in Epidemiology, à la suite des mobilisations Black Lives Matter aux États-Unis, a recueilli les réponses de 1 276 personnes exposées aux gaz lacrymogènes. Parmi les répondantes et répondants, 69 % ont signalé des crampes utérines, 55 % des règles survenues plus tôt que prévu, 30 % une sensibilité des seins et 19 % un retard de menstruation.

Composition chimique des gaz lacrymogènes français

Le principal irritant utilisé dans les gaz lacrymogènes français est le CS, ou 2-chlorobenzylidène malononitrile. Ses effets immédiats sont connus : irritations oculaires, cutanées et respiratoires. En revanche, ses conséquences sur le système reproductif restent beaucoup moins étudiées.

Recherches scientifiques sur les effets du CS

En juin 2020, Alexander Samuel, biologiste, et André Picot, ancien directeur de recherche au CNRS, ont publié un rapport de 127 pages pour l'Association Toxicologie-Chimie. Leur travail compile les recherches sur les effets du CS, notamment les effets respiratoires, oculaires et cutanés, ainsi que les conséquences possibles d'expositions répétées.

Hypothèses sans causalité démontrée

Les auteurs explorent la possibilité que la transformation du CS dans l'organisme libère des composés cyanurés, susceptibles d'interférer avec la respiration cellulaire. Cette hypothèse pourrait aider à expliquer certains effets toxiques, mais elle ne démontre pas que l'exposition provoque des troubles menstruels. Présenté comme étant en cours d'évaluation par les pairs au moment de sa publication, le rapport n'a pas été validé par des pairs scientifiques.

Autres mécanismes envisagés

D'autres mécanismes sont également considérés, notamment le stress physiologique, qui pourrait modifier la régulation hormonale du cycle menstruel. Alexander Samuel fait aujourd'hui partie du collectif Lacrymos de sang. Parmi les témoignages reçus, certains concernent des femmes enceintes.

Complications de grossesse signalées

Tholance indique qu'un petit nombre de personnes étaient enceintes au moment de l'exposition, et que certaines ont perdu leur grossesse. Dans les cas rapportés, plusieurs fausses couches sont survenues au cours du premier trimestre, et un cas à sept mois, après quelques minutes d'exposition.

Des inquiétudes anciennes sur les effets des gaz lacrymogènes

Ces inquiétudes ne sont pas nouvelles. En 2012, l'organisation médicale Physicians for Human Rights a documenté l'usage massif de gaz lacrymogènes contre des populations civiles à Bahreïn. Ses enquêteurs ont recueilli les témoignages de femmes ayant fait une fausse couche et ont rapporté les inquiétudes de médecins face à une hausse des fausses couches dans les zones régulièrement exposées.

Une exposition qui dépasse les manifestants

Autre sujet de préoccupation : toutes les personnes exposées ne participaient pas aux manifestations. Des passants, des personnes rentrant du travail ou des habitants ayant laissé leurs fenêtres ouvertes ont pu être touchés. Tholance considère le gaz lacrymogène comme une « arme aveugle » qui « s'infiltre dans tous les espaces publics et privés ».

Appels à davantage de recherches et de responsabilité

Face à ces signalements, le collectif réclame davantage de recherches et une prise de conscience institutionnelle. En 2020, lors de son enquête pour StreetPress, Tholance avait déjà sollicité les fabricants de gaz lacrymogènes ainsi que le ministère de l'Intérieur. « Nous n'avons jamais reçu de réponse », déplore-t-elle.

L'urgence des effets à long terme sur la santé

Le collectif, qui fonctionne sur la base du bénévolat et sans financement scientifique, espère que les autorités se saisiront de la question. « Nous voulons vraiment souligner la responsabilité de l'État », insiste sa fondatrice, qui considère ces expositions comme une atteinte au droit de manifester. Au-delà des douleurs immédiates, une question demeure : quelles pourraient être les conséquences d'expositions répétées sur la santé reproductive ? « Nous ne connaissons pas les effets à long terme sur la santé. Et c'est quelque chose de très inquiétant », conclut Tholance.