La France étudie l'usage d'eaux usées traitées pour irriguer et lutter contre la sécheresse, mais cette pratique risque de nuire aux rivières et soulève des enjeux éthiques et environnementaux.
Irrigation avec des eaux usées traitées proposée en France
L'irrigation avec des eaux usées traitées suscite un intérêt croissant en France, comme solution potentielle face à la rareté de l'eau, en particulier lors des sécheresses estivales de plus en plus sévères. Le gouvernement prévoit d'augmenter l'utilisation des eaux usées traitées pour l'irrigation, le nettoyage des rues et l'arrosage des espaces verts et des terrains de golf, pour atteindre 10 % d'ici 2030, contre 1 % actuellement, comme le précise le Plan Eau 2023.Risques environnementaux liés à la baisse du débit des rivières
Cette pratique pourrait toutefois réduire le débit des rivières, qui peut représenter la totalité de leur écoulement pendant l'été. Cela pourrait avoir des effets négatifs sur les écosystèmes aquatiques, qui dépendent de niveaux d'eau et d'une qualité de l'eau stables. Des scientifiques mettent en garde contre le fait que cette diminution pourrait menacer les animaux aquatiques et les espèces qui dépendent des habitats fluviaux.Évaluation au cas par cas des projets de Reut
Les agences de l'eau, comme l'agence de l'eau Rhône Méditerranée Corse, insistent sur la nécessité d'évaluer les projets de Reut (réutilisation des eaux usées traitées) un par un. Elles veillent à ce que l'eau provenant des stations d'épuration contribue au maintien du débit de base des rivières. Le Cerema, un établissement public spécialisé dans l'adaptation au changement climatique, est chargé d'accélérer les projets de Reut tout en évaluant leur impact environnemental.Difficultés de la législation sur l'usage de l'eau
L'anthropologue Anne-Laure Collard souligne que l'argument « gagnant-gagnant » en faveur de la Reut ne tient pas compte des tensions croissantes autour des besoins en eau, en particulier pour l'irrigation. Elle relève la difficulté d'élaborer une législation qui empêcherait les prélèvements d'eau existants par les agriculteurs, même si cela implique de recourir aux eaux usées. Virginie Fouilliart, du Cerema, reconnaît que l'eau traitée pourrait devenir une nouvelle ressource prélevée sans être restituée au milieu naturel, ce qui pourrait accroître la pression sur l'environnement.Projets de Reut dans les régions à cours d'eau intermittents
L'écologue Magali Gerino, de l'université de Toulouse, fait remarquer que les questions liées à la Reut sont particulièrement pertinentes en Occitanie, où la plupart des rivières sont intermittentes. Elle cite le projet de Milhaud (Gard), où une nouvelle unité de traitement a été construite pour maintenir le débit de la rivière nécessaire à la survie de la cistude d'Europe, une tortue protégée. Ce projet a impliqué le déplacement d'une station d'épuration vétuste et l'utilisation d'une partie des eaux traitées, grâce à un système de filtration, pour soutenir le niveau des cours d'eau.Limites de l'usage des eaux usées pour l'irrigation
Malgré ces efforts, les eaux usées traitées ne constituent pas une solution complète, car les rivières sont déjà fortement affectées par l'activité humaine et la pollution, notamment par les rejets des stations d'épuration. Pour la Reut, l'eau doit être traitée une nouvelle fois : même si les eaux usées rejetées dans les rivières peuvent bénéficier d'un effet de dilution, elles ne conviennent pas à un usage direct, en particulier pour l'agriculture, qui exige un traitement poussé afin de garantir la sécurité sanitaire.Évolutions réglementaires et débats en cours
Hélène Michaud, de l'agence de l'eau, observe que les projets agricoles restent très encadrés sur le plan de la qualité de l'eau, bien que la réglementation ait évolué pour favoriser le développement de la Reut. Nassim Ait-Mouheb, de la plateforme expérimentale de réutilisation des eaux usées de Murviel-lès-Montpellier, souligne que le débat sur la Reut déplace l'attention de la qualité vers la quantité, d'autant que la rareté de l'eau s'accentue.Le rôle de la Reut dans la préparation aux crises
Jérôme Harmand note que les projets de Reut suscitent moins de débats pour les grands fleuves ou les zones côtières, où les volumes rejetés sont soit minimes, soit déversés en mer. Alors que les ressources en eau continuent de diminuer en été, la Reut est considérée comme l'une des stratégies pour se préparer aux situations de crise. Toutefois, le débat plus large sur la Reut soulève des interrogations sur l'avenir des rivières : faut-il les maintenir artificiellement, au risque de les polluer, ou les laisser s'assécher en été, d'autant que le nombre de cours d'eau intermittents devrait augmenter ?