Une femme tente désespérément de convaincre une autre de partir, mais les événements s’emballent lorsqu’un homme meurt, une mère et son fils disparaissent, et une forêt empiète sur la vie de ceux qui restent. Fabrice Jambois ouvre Grandir comme la nuit avec un récit direct, sans fard : Maud Cervier, journaliste et bénévole œuvrant auprès de femmes ayant subi des violences, se retrouve mêlée à la disparition de Julie Allard. Son enquête la mène de la ville de Baccarat à l’Institut Montandon, un pensionnat isolé pour enfants aux capacités exceptionnelles. Ce cadre devient le cœur du roman, où la forêt n’est pas seulement un décor, mais une présence vivante, façonnant les émotions et les pensées des personnages. La forêt des Vosges est décrite avec des détails sensoriels si vifs qu’elle crée une atmosphère lourde, presque oppressante. Le « parfum organique de la forêt » est dit âcre et enveloppant, comme l’odeur d’une eau stagnante. Jambois utilise cette imagerie avec efficacité pour installer un sentiment d’humidité, d’ombre et d’enfermement. Le manoir, la chapelle, l’étang et les sentiers de l’Institut Montandon forment peu à peu un monde clos, doté de ses propres règles, de ses loyautés et de ses vérités cachées. Ce cadre devient un personnage à part entière, influençant la direction et l’humeur de l’histoire. Les enfants de l’Institut Montandon apportent une perspective unique au récit. Leur intelligence ne se mesure pas seulement à leurs réalisations, mais à la manière dont ils perçoivent et réagissent au monde des adultes. Ils en observent les failles et les brutalités, et développent leurs propres façons de comprendre et de réagir. Un personnage remarque : « Les génies arrivent parmi nous comme des météorites. Beaucoup se désintègrent avant de toucher le sol. » Cette phrase prend de la force à mesure que la profondeur du groupe se révèle : ces élèves partagent un langage, un sentiment de solidarité et une logique qui défient les attentes du lecteur. Leur raisonnement n’est pas absurde, mais dérangeant par sa clarté. Pendant ce temps, les adultes du récit apparaissent endommagés et en lutte. Fred, policier, porte la fatigue, le désenchantement et la dépression, décrits comme « la déchirure intime laissée par la pointe d’un iceberg invisible ». Maud, elle aussi, a ses propres fardeaux, qui éclairent son engagement à aider les autres sans que son rôle ne se réduise à une simple fonction. Le roman équilibre investigation, traumatismes personnels et menace imminente, maintenant son élan grâce à une prose claire, des dialogues vifs et des images marquantes. Pourtant, Jambois sait aussi ralentir, laissant l’atmosphère prendre le relais. Dans la chapelle, par exemple : « Dans la pénombre, les élèves de l’Institut Montandon forment une masse sombre. » Quelques mots suffisent à faire basculer l’humeur et à approfondir le mystère. Grandir comme la nuit réussit non seulement à se demander qui a fait quoi, mais à recentrer l’attention sur une question plus profonde : que devient le désir de justice lorsqu’il est libéré de toute contrainte ? À quel moment les objectifs de protection, de réparation et de punition deviennent-ils indistincts de la violence qu’ils prétendent combattre ? Le suspense naît de cette complexité morale, aussi sombre et insaisissable que la forêt elle-même. La forêt, omniprésente, semble tout observer sans jamais parler, ajoutant à la tension persistante du roman.