En 1914, l’avion était encore une merveille de la technologie moderne, et son potentiel militaire restait largement inexploré. Peu de gens comprenaient son rôle dans la guerre, souvent réduit à un simple outil d’observation. Le général René Chambe, auteur de Au temps des carabines, Équipages dans la fournaise, Le Bataillon du belvédère et L'Histoire de l'aviation (Flammarion), relate un événement marquant de l’histoire de l’aviation militaire. Celui-ci met en scène des aviateurs pionniers comme Guynemer, Fonck (75 victoires), Nungesser et Navarre, qui deviendront célèbres pour leurs exploits aériens. Le 5 octobre 1914, à 2 000 mètres au-dessus de Reims, un biplan aux ailes blanches survola le champ de bataille, revenant des lignes allemandes. Il s’agissait d’un appareil Voisin de l’escadrille V.-24, commandée par le capitaine André Faure, portant le numéro 89. L’avion avait déjà été engagé au combat et était considéré comme l’un des meilleurs de l’escadrille. Il était piloté par le sergent Frantz, avec le mécanicien Quénault comme passager. L’équipage venait de mener une mission de bombardement, larguant des obus de 90 mm sur les positions ennemies derrière le fort de Brimont. À l’époque, le bombardement était une opération rudimentaire, sans instruments sophistiqués. Les membres d’équipage devaient estimer leur position à vue et lancer manuellement les obus depuis le fuselage. Une tâche dangereuse et imprécise, mais qu’ils avaient déjà accomplie. Malgré l’absence d’équipements avancés, Frantz et Quénault faisaient partie des rares pilotes convaincus que le combat aérien était possible. Ils avaient déjà tenté de tirer sur des avions allemands avec des mousquets, sans succès. Leur objectif était de repousser les limites de la guerre aérienne et de prouver qu’un avion pouvait être bien plus qu’un simple bombardier. Le Voisin, bien que lourd et peu rapide, était le meilleur choix pour les missions de bombardement. Pourtant, Frantz et Quénault eurent une idée radicale : armer l’appareil d’une mitrailleuse. Ils estimaient que la taille et la visibilité du Voisin en faisaient un candidat idéal pour une telle expérience. Leur projet fut approuvé par le capitaine Faure, qui organisa l’installation de six mitrailleuses. Le 18 août, Gabriel Voisin lui-même se rendit à la base de l’escadrille pour livrer les armes et les munitions. En quelques heures, les six appareils Voisin furent armés. Le 5 octobre, le Voisin numéro 89, désormais équipé d’une mitrailleuse, prit l’air, piloté par Frantz et Quénault. Alors que l’avion survolait Reims, les deux hommes scrutèrent le ciel à la recherche d’un appareil ennemi. Après une longue attente, ils repérèrent un biplan allemand, un Aviatik, volant plus bas qu’eux. Frantz fit piquer le Voisin en direction de sa cible pour réduire l’écart. Le pilote allemand, conscient de la menace, effectua un virage brutal pour échapper à l’attaque, mais Frantz maintint le Voisin dans son sillage. Quénault, qui assurait le rôle de tireur-mécanicien, actionna la mitrailleuse en tirant une balle à la fois pour éviter les blocages. Après un duel aérien tendu et chaotique, l’Aviatik fit soudain une embardée et s’écrasa au sol. L’équipage allemand fut tué, et les aviateurs français regagnèrent leur base, acclamés en héros. Leur action marqua le premier combat aérien enregistré de la Première Guerre mondiale, un moment qui captiva aussi bien les observateurs français que allemands, au point que les combats cessèrent temporairement pour assister à cet événement historique.