Place de la République et Place des Vosges n’ont jamais semblé aussi différentes. Le 7 octobre, la première place résonnait des voix des jeunes manifestants, leurs slogans « À bas l’État policier » s’élevant à environ 80 décibels, tandis que des drapeaux palestiniens flottaient au vent. À l’inverse, Place des Vosges était plus calme, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) y ayant installé un pavillon commémoratif sous une bâche, entouré d’un cordon policier. Cet espace est dédié au souvenir des attaques du Hamas en Israël, il y a trois ans. Alain, petit-fils d’un déporté de la Shoah et juif lui-même, exprimait son désarroi et son inquiétude en se tenant à l’entrée du mémorial. Il avait croisé en chemin des étudiants manifestant, tous porteurs de drapeaux palestiniens. « Pourquoi ? Pourquoi font-ils ça ? » s’interrogeait-il. Pour Alain, les symboles de la protestation comptent énormément. Il estime que, sans les événements du 7 octobre, la situation actuelle à Gaza n’aurait pas pris cette tournure. Il justifie la politique du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, arguant que Gaza n’était pas auparavant occupée. À l’approche des élections israéliennes et alors que les médias, comme Haaretz, continuent de relater les actions militaires israéliennes en Palestine, le souvenir du 7 octobre reste une blessure ouverte pour beaucoup. L’extrême droite israélienne instrumentalise ce souvenir pour mobiliser, tandis qu’en France, Yonathan Arfi, président du Crif, constate que le 7 octobre est de plus en plus perçu comme un symbole de martyre palestinien plutôt que comme la tragédie des victimes israéliennes. Pour y remédier, le Crif a organisé une exposition photographique à Place des Vosges afin de maintenir ce souvenir au cœur de l’actualité. Sous la bâche, entourés d’images de kibboutzim détruits et d’otages du Hamas, qu’ils soient rentrés de captivité ou jamais revenus, les visiteurs étaient bouleversés aux larmes. La musique d’ambiance, diffusée par haut-parleurs, mêlait violoncelle et violon en tonalités mineures, mais les images, à elles seules, suffisaient à marquer les esprits. On y voyait les jambes brûlées d’Elai Hogreg Golan, un médecin luttant pour les panser, des jouets d’enfants abandonnés à Nir Oz, des cadavres dans un abri de bus, et les ruines ainsi que les prothèses témoignaient de pertes et de survie. Pour certains, le souvenir du 7 octobre n’est pas qu’un événement lointain. Shaili, 24 ans, qui s’est rendue à Tel-Aviv en 2025 pour honorer les victimes du 7 octobre, explique que la vie des Juifs en France a radicalement changé depuis 2023. « Tout à coup, pour les Juifs en France, c’était le jour et la nuit en matière d’antisémitisme », confie-t-elle, précisant qu’elle cache désormais son identité juive par crainte. Albert, fils de survivants de la Shoah fusillés le 21 novembre 1942, raconte avoir entendu des chants antisémites lors d’une manifestation pro-Hamas, une expérience qui l’a physiquement malade. Malika, une protestante kabyle soutenant les Juifs, teste les réactions du public en défilant avec un drapeau israélien sur les Champs-Élysées. Elle rapporte avoir essuyé de nombreuses insultes et des appels à « Libérez la Palestine ». Yonathan Arfi reconnaît que la société israélienne et de nombreux Juifs en France vivent encore dans l’après-7 octobre. « C’est toujours difficile, toujours à vif », souligne-t-il. Cette douleur est palpable dans les cahiers mis à disposition des visiteurs pour exprimer leurs pensées, où les messages vont des appels à la justice aux exigences que « tous les monstres qui sont des barbares méritent de disparaître de la Terre ». Albert offre une vision différente de la riposte israélienne, établissant un parallèle historique avec les bombardements de Churchill sur les villes allemandes. Marylou Rodella Hattab, représentante du Crif, note quant à elle qu’Alain ne reflète pas l’ensemble de la communauté juive. Pourtant, les propos de Malika révèlent une problématique plus profonde : « Le problème, ce n’est même pas le Hamas, ce n’est même pas le jihad islamique ou les terroristes, le problème, ce sont les musulmans », déclare-t-elle, illustrant la complexité de la situation.