Dans le sud de la Mauritanie, et plus particulièrement dans la région du Hodh el Chargui, les réfugiés maliens subissent depuis des années des violences et des privations. Le conflit renouvelé dans le nord du Mali en 2023, opposant les forces armées maliennes et leurs alliés russes à des groupes armés comme le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM ou JNIM), a provoqué l'abandon de villages entiers, poussant des milliers de personnes à chercher refuge dans cette région reculée de Mauritanie. Beaucoup de ces réfugiés ont été victimes de violences et vivent dans des conditions extrêmement difficiles. Les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) ont signalé l'extrême précarité de leur situation ainsi que le manque d'aide humanitaire adaptée. Depuis les années 1990, chaque conflit au Mali a entraîné des mouvements de population vers le Hodh el Chargui, en Mauritanie. En 2012, le nord du Mali a été pris sous le contrôle d'une coalition de mouvements séparatistes et de groupes jihadistes. Les réfugiés maliens ont alors été regroupés dans le camp de Mbera, près de Bassikounou, qui est devenu de facto la troisième ville la plus peuplée de Mauritanie, avec 120 000 habitants. Depuis 2023 et la résurgence des violences dans le nord et le centre du Mali, les nouveaux réfugiés sont encouragés à être accueillis au sein des communautés locales plutôt que dans le camp, qui a atteint sa saturation, explique Sabrina Hazi, coordinatrice de MSF à Bassikounou. Les nouveaux réfugiés vivent principalement dans des sites informels dispersés dans cette vaste région semi-aride. La plupart ont fui leurs villages au Mali en toute hâte, laissant derrière eux tous leurs biens et leur vie. Bien qu'ils aient trouvé la sécurité en Mauritanie, ils font face à une extrême pauvreté. La saison sèche, de novembre à juillet, est particulièrement difficile, marquée par des pénuries d'eau et une insécurité alimentaire. MSF a relancé ses opérations dans le Hodh el Chargui fin 2024, commençant par des cliniques mobiles avant de soutenir les structures du ministère mauritanien de la Santé. Les services médicaux étaient déjà insuffisants pour la population locale, et la nouvelle vague de réfugiés a créé une véritable crise sanitaire. MSF est intervenue pour répondre aux besoins de santé primaires, tant pour les Mauritaniens que pour les Maliens. Le Dr Isabelle Manguet-Youla relève de nombreux cas d'anémies et de maladies chroniques chez les adultes, comme le diabète et l'hypertension. Ces maladies nécessitent un traitement régulier, qui est compromis par les distances et les difficultés de conservation des médicaments dans les camps, faute d'électricité. Une patiente malienne souffrant de malnutrition s'est présentée dans une clinique mobile de MSF. Elle a expliqué qu'elle mangeait ce qu'elle trouvait et n'avait même plus la force de s'alimenter. Elle souffrait également d'une carence sévère en calcium. Interrogée sur sa consommation de lait, elle a éclaté en sanglots, expliquant qu'au Mali, elle avait beaucoup de bétail et de lait, mais qu'en Mauritanie, elle n'en buvait jamais une goutte. Ses larmes témoignaient aussi d'une grande souffrance psychologique liée à sa fuite du Mali. L'accès à l'eau est difficile dans toute la région, durement touchée par le changement climatique, y compris pour les Mauritaniens, mais c'est un combat quotidien pour les réfugiés récemment arrivés. L'action humanitaire se concentre largement sur le camp de Mbera, laissant de côté les sites informels qui l'entourent. Souvent installés loin des puits, ils doivent parcourir plusieurs kilomètres en charrette ou à pied pour remplir leurs bidons d'eau, espérant ne pas trouver de réservoir vide à leur arrivée. Les puits sont trop peu nombreux dans cette zone et souvent hors service. Pendant la saison sèche, et surtout entre avril et juin, lorsque les températures dépassent 48 degrés, il est très difficile de trouver de l'eau. Plusieurs fois par mois, des civils blessés franchissent la frontière pour se rendre en Mauritanie afin de recevoir des soins, inaccessibles dans le centre et le nord du Mali. Mi-septembre 2026, trois femmes et un homme, blessés par une frappe de drone, ont été amenés au centre de santé d'Aghor, soutenu par MSF. Leur camp, situé à une vingtaine de kilomètres de la frontière, avait été attaqué, alors que des rumeurs circulaient sur la présence de soldats et de paramilitaires russes dans la zone. Mariam*, 45 ans, présente une profonde blessure à la fesse causée par un éclat de projectile. Allongée sur son lit d'hôpital, elle témoigne que, lorsqu'elle a entendu le bruit des drones, elle a compris que Wagner attaquait le village. Son abri a été touché par un tir. Tout le monde a commencé à fuir. Ces hommes ont aussi attaqué une famille lors d'une fête de mariage. Ils ont battu à mort un homme et jeté son corps dans un puits. Traumatisée, Mariam refuse de retourner dans son village au Mali. L'étude Epicentre menée en 2025 confirme l'ampleur des violences subies par les réfugiés. La plupart des personnes interrogées pour cette étude venaient des régions de Tombouctou, Ségou et Koulikoro. Elles ont été massivement exposées à des violences extrêmes, vécues ou observées, avant et pendant leur exil du Mali vers la Mauritanie : tortures, exécutions arbitraires, enlèvements, violences sexuelles, destructions ciblées, commises par des groupes armés et des mercenaires. La plupart sont des survivants, souligne le Dr Manguet-Youla. Mohammed et son épouse Kheira* accompagnent leur fille Aicha*, 16 ans, à une consultation de suivi psychologique au centre de santé de Fassala, où intervient MSF. Leur vie a basculé il y a huit mois, lorsque des mercenaires sont arrivés dans leur village, situé à une dizaine de kilomètres de la commune de Léré. Les hommes de Wagner* sont venus dans leur village. Ils ont arrêté le frère de Kheira et un autre homme pour les interroger. Ils les ont battus, puis les ont emmenés à quelques kilomètres de là avant de les tuer. Ils n'ont pas pu récupérer leurs corps, mais ont vu leurs photos circuler sur les réseaux sociaux : ils avaient été décapités. Mohammed ignore pourquoi ils étaient ciblés. Parfois, des jihadistes viennent dans leur village, mais eux n'ont rien à voir avec les jihadistes ; ils ne sont pas partie prenante de cette guerre. Leur fille Aicha se trouvait chez son oncle lorsque les mercenaires sont arrivés. Elle a été traumatisée par Wagner. Mohammed a immédiatement quitté le village avec sa femme, Aicha et leurs cinq autres enfants pour se réfugier dans un village voisin. Mais le lendemain, des jihadistes du JNIM sont venus les chasser. C'est alors que la famille a fui vers la Mauritanie, où Aicha est arrivée en état de choc. Elle a été prise en charge au centre de santé MSF de Douenkera, situé à seulement un kilomètre de la frontière malienne. En état de stupeur traumatique et souffrant de multiples infections, elle a été hospitalisée pendant une semaine à Bassikounou. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 83 % des nouveaux arrivants sont des femmes et des enfants fuyant l'insécurité dans le nord et le centre du Mali. Certaines des femmes que nous recevons en consultation disent avoir vécu des choses terribles, mais les normes sociales et culturelles les empêchent d'évoquer le viol, un sujet tabou, explique Sylvie Mbairo, responsable des activités de santé mentale pour MSF en Mauritanie. Le poids des coutumes est très lourd : une femme violée est une honte pour sa famille, mais aussi pour toute la communauté, et surtout pour le chef du village. Elle risque le rejet. La famille préfère ne pas en parler pour qu'elle ne soit pas stigmatisée et puisse se marier et espérer une vie normale. Beaucoup des réfugiés maliens reçus en consultation par MSF souffrent de troubles psychologiques. À leur arrivée, bien qu'en sécurité, les réfugiés rapportent la persistance d'impacts physiques et psychologiques liés aux violences, aggravés par leurs conditions de vie difficiles – précarité économique, insécurité alimentaire, accès limité à l'eau, aux soins et aux moyens de subsistance. Les membres des communautés d'accueil souffrent aussi d'un appauvrissement et d'une compétition pour les ressources, menaçant la coexistence pacifique, note l'étude Epicentre. En moyenne, six nouveaux patients se présentent chaque semaine dans les centres où MSF intervient pour un suivi psychologique et social, mais cela ne représente que la partie émergée des besoins. Identifier les personnes ayant besoin d'aide alors que la population est dispersée dans le désert relève du défi. Par ailleurs, les spécialistes ne sont pas assez nombreux en Mauritanie : le Hodh el Chargui ne compte qu'un seul psychiatre. Pour pallier ces lacunes, MSF met en place un programme permettant au personnel médical non spécialisé en santé mentale de traiter des troubles dépressifs ou psychotiques, une première étape pour aider des milliers de personnes à reconstruire leur vie. Des agents de santé mentale formés par MSF proposent des séances de soutien psycho-social dans quatre centres de santé près de la frontière malienne. Husseina, 60 ans, est venue chercher un soutien auprès de MSF après avoir été traumatisée par une attaque de drone en mars 2025. Réfugiée en Mauritanie, elle se rendait chaque semaine au marché de Jdeir, un village malien situé à une dizaine de kilomètres de la frontière mauritanienne, pour y vendre des gombos séchés, son unique moyen de subsistance depuis qu'elle a quitté le Mali deux ans plus tôt. Le 16 mars 2025, alors qu'Husseina s'y trouvait avec son gendre, des drones ont survolé le marché, suivant des véhicules à proximité. Les explosions ont fait des dizaines de morts et de blessés parmi la foule. Le gendre d'Husseina est mort sous ses yeux. Après cette attaque, elle n'a plus réussi à dormir. Depuis ses soins médicaux et grâce au suivi psychologique d'un conseiller de MSF qu'elle voit chaque mois, elle a retrouvé le sommeil, mais elle ne retourne plus au marché pour vendre des légumes. « Aujourd'hui, ma vie est plus dure qu'avant. Il est encore plus difficile de trouver de la nourriture, et surtout de l'eau », explique-t-elle. Si plus de 35 % des patients reçus dans les centres de santé soutenus par MSF identifient la violence vécue comme un facteur de stress, ce sont surtout leurs conditions de vie dans le Hodh el Chargui qui mènent souvent à des troubles dépressifs et anxieux.