La bibliothèque personnelle et la collection d’art de Jean-Pierre Faye, philosophe, romancier, poète, dramaturge, historien et théoricien du langage français, seront vendues à Bruxelles les 25 et 26 septembre 2026. Faye, décédé en mars dernier à l’âge de 100 ans, a laissé derrière lui une œuvre foisonnante, à la croisée de la littérature, de la philosophie et de l’histoire politique. La vente, organisée par Les Ventes Damien Voglaire, comprendra des livres dédicacés par des figures majeures comme Michel Foucault, Gilles Deleuze, Roland Barthes et Jacques Derrida, ainsi que des œuvres de Gérard Fromanger, Matta et Samuel Ringer. L’expertise de la vente a été confiée à Guillaume Zorgbibe, libraire de L’Imaginaire. Parmi les pièces du catalogue figure un exemplaire de La Terre et les Rêveries du repos de Gaston Bachelard, publié en 1948, avec une dédicace de l’auteur évoquant son « année de diplôme ». Ce livre est estimé entre 100 et 200 euros. Faye avait reçu le prix Renaudot en 1964 pour son roman L’Écluse. Ses travaux philosophiques, dont Théorie du récit et Langages totalitaires (paru en 1972), analysent la manière dont le langage et les récits politiques façonnent les représentations historiques. Plusieurs ouvrages de Gilles Deleuze, comme Dialogues avec Claire Parnet, Francis Bacon. Logique de la sensation ou Cinéma 1. L’image-mouvement, seront proposés, certains portant des annotations et des dédicaces de Faye. Une édition originale de Les Mots et les Choses de Michel Foucault, publiée en 1966, contient des annotations de Faye et une dédicace de l’auteur « en témoignage d’amitié », avec une estimation de 100 à 200 euros. Des exemplaires signés de Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère…, de Surveiller et punir ou du premier tome de Histoire de la sexualité figureront également dans la vente. Jean-Pierre Faye entretenait une relation complexe avec Jacques Derrida. Les deux hommes avaient collaboré à la création du Collège international de philosophie, mais Faye lui reprochait d’en avoir pris la direction et d’en avoir modifié l’orientation. Leurs désaccords portaient aussi sur le fonctionnement de la nouvelle institution et la place accordée à la « déconstruction ». Faye quitta le Collège en 1985, accusant Derrida de ne pas suffisamment rendre hommage à Heidegger, notamment autour du concept de « déconstruction ». La polémique resurgit publiquement en 2013 avec la parution de Lettre sur Derrida. Combats au-dessus du vide, où Faye accusait Derrida d’avoir fait du Collège un lieu dominé par la déconstruction et l’héritage heideggérien. Cette lecture fut vivement contestée par plusieurs philosophes proches du Collège, qui y virent le fruit d’une vieille rancœur institutionnelle. Une première édition de La Voix et le Phénomène, abondamment soulignée et annotée par Faye, porte une dédicace de Derrida « en signe d’amitié ». La bibliothèque recèle aussi des ouvrages de Roland Barthes, avec des dédicaces dans Essais critiques, Critique et vérité ou L’Empire des signes. Trois titres de Félix Guattari sont présents, dont L’Inconscient machinique, accompagné d’une dédicace évoquant des « traces indélébiles d’amitié ». Deux pièces de Georges Perec retiendront l’attention des bibliophiles. Le catalogue propose l’un des quelque cent exemplaires de Versions latines, imprimé en 1972 sur papier rose et signé par Perec, estimé entre 200 et 300 euros. Même estimation pour une édition originale de Revenentes, accompagnée d’une dédicace à Jean-Pierre Faye. La vente ne se limite pas aux livres. L’une de ses pièces phares est une grande toile de Gérard Fromanger, intitulée Change et datée de septembre 1976. Haute de plus de deux mètres, l’œuvre rassemble Jean-Pierre et Marie-Odile Faye aux côtés de plusieurs membres du mouvement et de la revue Change. Estimé entre 20 000 et 30 000 euros, ce tableau avait été directement offert à Faye par Fromanger. Fondée à la fin des années 1960 autour de Faye, Jacques Roubaud, Maurice Roche et d’autres écrivains, Change était à la fois une revue et un laboratoire transdisciplinaire où se croisaient poésie, linguistique, politique, philosophie et arts plastiques. La collection Jean-Pierre Faye conservée à l’Imec témoigne aujourd’hui de cette aventure. On y trouve aussi des œuvres de Matta, Gérard Titus-Carmel, Vladimir Veličković, Jacques Monory et Samuel Ringer. Parmi les livres d’artistes figurent notamment Désert fleuve respirés, associant Faye et Arman, ou plusieurs réalisations avec la peintre Anne Slacik. Quelques jours après la vente, la bibliothèque matérielle cédera la place aux archives et aux idées. Du 30 septembre au 2 octobre 2026, l’Université de Rouen Normandie, l’Imec et le Collège international de philosophie organiseront le colloque international Le langage, la narration, l’histoire : autour de Jean-Pierre Faye. Les débats aborderont des thèmes comme la pensée de Faye sur la Révolution française, ses échanges avec Louis Althusser, ses liens avec Mai 68 ou encore son travail sur l’avant-garde pragoise. La proximité avec les livres sur le point d’être dispersés est parfois directe. Le sociologue Michel Kokoreff interviendra sur « Gilles Deleuze et Jean-Pierre Faye, une génération », tandis que Sophie Ireland étudiera le rôle de Change dans la circulation de l’avant-garde pragoise. Le vendredi 2 octobre, le colloque se déplacera à l’Abbaye d’Ardenne, siège de l’Imec à Saint-Germain-la-Blanche-Herbe. Clothilde Roullier proposera une « cartographie d’une œuvre plurielle » à partir des archives ; Michèle Cohen-Halimi reviendra sur la narration et ses effets, tandis que Frédéric Forte rapprochera Couleurs pliées de Faye et l’œuvre de Jacques Roubaud. Des lectures de poésie sont également annoncées. Les trois journées pourront être suivies à distance. Au cœur de la pensée de Jean-Pierre Faye se trouve une conviction simple : les mots ne se contentent pas de décrire l’histoire, ils contribuent à la produire. Il s’est intéressé aux glissements de vocabulaire, aux récits et formules par lesquels une société rend certaines représentations politiques pensables – puis acceptables. Ses travaux sur les discours du fascisme et du national-socialisme visaient à comprendre comment les mots circulent d’un camp à l’autre, changent de sens et finissent par préparer des tournants historiques. Ses deux grands livres de 1972, Théorie du récit et surtout Langages totalitaires, forment le socle de cette recherche.