Les prix littéraires en France

Les prix littéraires occupent une place importante dans la saison littéraire. Si les auteurs primés voient souvent leurs ventes grimper, les prix jouent discrètement d'autres rôles. Pierre-Guillaume Méon, avec Géraldine David, a dirigé l'ouvrage collectif Avons-nous besoin des prix littéraires ?, publié par les Éditions de l'Université de Bruxelles (octobre 2026).

À quoi servent les prix littéraires

À quoi servent les prix littéraires ? À la littérature, évidemment. Mais il vaut mieux se méfier de l'évidence lorsqu'on cherche à comprendre une institution. Et la finalité des prix littéraires est si évidente que les organisations qui les décernent oublient parfois de la mentionner.

Une finalité souvent passée sous silence

Sur le site de l'Académie Goncourt, on trouvera le détail des conditions à remplir pour concourir, du processus de sélection et du mode de vote, mais rien sur la finalité du prix ni sur la notion de qualité littéraire. Il est vrai que la volonté des frères Goncourt prévoit que le prix récompense la « meilleure œuvre d'imagination en prose parue dans l'année ». Les prix étrangers ne sont guère plus explicites. Le règlement du prix Strega, le grand prix littéraire italien, décrit en détail les procédures de vote et les conditions de participation, mais non la finalité du prix, qui reste implicite.

Un rôle qui se trouve ailleurs

Le rôle des prix se trouve donc ailleurs, comme le montrent les chapitres d'un ouvrage collectif publié ce mois-ci par les Éditions de l'Université de Bruxelles. S'il existe une fonction explicite des prix, c'est bien celle d'accroître les ventes. Il suffit de consulter le site du Booker Prize pour lire que « le lauréat et les auteurs présélectionnés bénéficient d'un lectorat mondial garanti et peuvent espérer une hausse spectaculaire des ventes de livres ».

Les prix stimulent les ventes

Sur son site, l'Académie Goncourt revendique elle aussi l'effet de son prix sur les ventes : « Symboliquement, le lauréat reçoit un chèque de 10 euros ! Mais le Goncourt vend des livres : les tirages du roman sont immédiatement très importants et les traductions à l'étranger sont assurées. »

Tous les livres primés ne réussissent pas

Pourtant, si certaines œuvres primées ont connu un succès commercial, beaucoup d'autres, non récompensées, ont fait mieux encore, et certains livres primés ont été des échecs. Il est cruel de rappeler que, lorsque le prix Goncourt fut attribué à Paul Colin pour les Jeux sauvages en 1950, les ventes furent si faibles que son éditeur, Gaston Gallimard, fit faire constat des chiffres de tirage par un huissier. Par ailleurs, il est difficile de trouver un lien entre le fait qu'un livre ait reçu le Booker Prize et le nombre de ses réimpressions ultérieures.

Études empiriques sur les prix

Dans le chapitre rédigé avec Nicolas Lagios, nous passons en revue les études empiriques qui ont estimé l'effet des prix sur les ventes. Elles confirment qu'en dépit d'exceptions, les prix augmentent en moyenne les ventes. Par exemple, nos estimations suggèrent que le Goncourt accroît les ventes d'environ 350 %, soit 260 000 exemplaires. D'autres études ont obtenu des résultats similaires pour le prix Strega ou le Booker Prize.

Les prix peuvent faire baisser les notes des lecteurs

Le succès a cependant son revers. Nous avons ainsi observé que le prix Goncourt et le Booker Prize réduisent les notes attribuées aux livres par les lecteurs sur les sites de vente de livres en ligne, où ils laissent davantage de commentaires négatifs. L'effet des prix décernés par des non-professionnels révèle le mécanisme à l'origine de ce résultat. Par exemple, le Goncourt des lycéens et le prix des internautes de Goodreads, qui portent respectivement sur la même sélection que le Goncourt et que le Booker, augmentent les ventes sans affecter les notes ni les commentaires.

Le rôle économique des prix

La fonction économique des prix ne se limite pas aux ventes. Elle s'inscrit dans un marché structuré depuis la fin du XIXe siècle. Une fois que les progrès de l'imprimerie ont rendu les livres abordables, et que ceux de l'éducation leur ont fourni des lecteurs potentiels, il ne restait plus qu'à inventer des prix pour assurer la publicité de l'un parmi les autres. Les éditeurs et la presse pouvaient alors compléter l'écosystème, comme le décrit Olivier Bessard-Banquy dans sa contribution.

Les prix rythment l'année littéraire

Dès les années 1920, les éditeurs ont commencé à jouer le jeu de la publicité et des prix. Ils achètent des pages pour présenter leurs livres et leurs auteurs. La presse trouve un bénéfice direct dans la vente de son espace publicitaire. Les prix lui servent aussi à trouver de quoi remplir ses pages. Les critiques peuvent ainsi consacrer des pages à déplorer qu'un auteur ait été oublié par un prix, ou à se moquer qu'un prix ait oublié un auteur. Le scandale nourrit la critique et la presse.

Les prix et l'influence des lecteurs

Bien que les prix soient concurrencés par les notes et les commentaires des lecteurs sur les sites de vente de livres en ligne ou sur ceux consacrés à la littérature, comme l'écrit Sylvie Ducas dans son chapitre, ils continuent de structurer l'année littéraire. C'est à eux que l'on doit l'apparition de la saison littéraire, car un livre doit paraître pendant la saison pour avoir une chance de recevoir l'un des « prix d'automne ». Ainsi, depuis l'an 2000, tous les romans primés par le Goncourt ont été publiés en août ou en septembre, à l'exception de l'Ordre du jour, d'Éric Vuillard, paru le 29 avril 2017.

Les prix au service d'intérêts économiques

Les prix ne servent pas seulement à vendre. Ils peuvent parfois servir des intérêts économiques d'une autre manière. Si les mécènes peuvent être sincèrement attachés à la littérature, leur soutien à un prix peut s'accompagner de motivations moins esthétiques. Barbora Svobodová montre comment l'industriel tchécoslovaque Tomáš Baťa, fondateur de la marque de chaussures du même nom, a tenté de se servir de la littérature pour motiver ses employés et même ses concitoyens. Il s'agissait pour lui de « leur apprendre à gagner », en prenant pour modèle la littérature populaire américaine et Jack London.

Un phénomène international

Les prix sont un phénomène international – le prix Pulitzer aux États-Unis, le Premio Strega en Italie, le Deutscher Buchpreis en Allemagne, les Premios Nacionales de Literatura en Espagne, etc. –, et chaque aire linguistique possède les siens. Cependant, au sein d'une même aire linguistique, il peut être difficile pour les littératures des pays plus petits d'accéder à des lectorats et à des marchés plus vastes, d'où l'intérêt d'être récompensé dans le pays où se trouvent le plus de lecteurs.

Les prix français et la littérature francophone

Pourtant, les principaux prix français accordent peu de place aux auteurs et autrices du monde francophone. Les prix décernés dans les pays les moins peuplés peuvent sembler être des copies. Malheureusement, pour être reconnus, ils doivent aussi tenir compte de la taille des différents marchés. Tanguy Habrand montre dans sa contribution comment le principal prix belge francophone, le prix Rossel, a dû naviguer entre la recherche de sa propre identité et l'appel à des jurés reconnus en France.

Le moment et le pays comptent

Ainsi, pour remporter un prix, il ne suffit pas de paraître au bon moment ; il est également utile de paraître dans le bon pays. Les prix français ont mis du temps à s'ouvrir aux littératures étrangères. François-Xavier Lavenne rappelle qu'il a fallu attendre 1937 pour qu'un auteur étranger, le Belge Charles Plisnier, pour Faux Passeports, reçoive le Goncourt. L'année précédente, le jury avait refusé le prix précisément à cause de sa nationalité, alors que son roman Mariages était considéré comme le favori.

Les prix et la diplomatie

On comprend aussi aisément que, si les prix peuvent être offensants, ils peuvent à l'inverse servir des intérêts diplomatiques. Dans sa contribution, Fabrice Preyat décrit la diffusion mondiale des « Choix Goncourt international ». Créé en 1988 à l'initiative de l'Institut français (les instituts français sont des établissements publics placés sous la double tutelle des ministères des affaires étrangères et de la culture, ndlr) de Cracovie, avec le soutien de l'Académie Goncourt, le « Choix Goncourt de Pologne » a eu des imitateurs, au point qu'il existe désormais un « Choix Goncourt » dans 56 pays.

Les prix profitent aux auteurs et aux libraires

Aux deux extrémités de la chaîne du livre, on peut enfin se demander si les prix servent au moins les auteurs et les libraires. Si tous les livres primés ne deviendront pas des best-sellers, ils se vendent généralement et offrent aux lauréats une nouvelle visibilité. Et même si Jean Carrière, récompensé en 1972 pour son roman l'Épervier de Maheux, attribuait au Goncourt la mort de son père, la maladie de sa femme et, enfin, son divorce, les auteurs primés profitent généralement de la hausse de leurs ventes.

Les prix façonnent le paysage littéraire

Enfin, au bout de la chaîne, les prix servent à indiquer aux libraires les livres que les clients leur demanderont inévitablement, mais ils peuvent aussi les placer dans un dilemme s'ils préfèrent recommander d'autres ouvrages, comme le rappelle Sophie Creuz à la fin de l'ouvrage. Les prix littéraires servent donc autant qu'ils desservent, réjouissent certains et agacent ou déçoivent d'autres. Peut-être servent-ils surtout, en fin de compte, à faire parler d'eux-mêmes.