En 1989, une question provocatrice — « Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au Met ? » — s’affichait sur les bus de New York. Le message, illustré par L’Odalisque d’Ingres, un célèbre tableau représentant une femme nue, montrait un visage de gorille à la place de celui de la femme. Cette image frappante était l’œuvre des Guerrilla Girls, un collectif anonyme qui dénonce le sexisme dans le monde de l’art depuis quarante ans. À l’époque, moins de 5 % des artistes des sections d’art moderne du Metropolitan Museum of Art (Met) étaient des femmes, tandis que 85 % des œuvres exposées représentaient des nus féminins. Cette affiche est devenue un symbole durable de l’art et de l’activisme féministes. Joyce Kozloff, une artiste américaine de 83 ans associée au mouvement Pattern and Decoration (P&D), a récemment confié à Art Journal Open qu’elle faisait partie des sept fondatrices des Guerrilla Girls. Elle avait auparavant utilisé le pseudonyme « Liubov Popova », en hommage à une artiste d’avant-garde russe décédée en 1924. Kozloff a décidé de révéler son implication dans le groupe, qui était restée secrète pendant des décennies. Cette révélation apporte un nouvel éclairage sur l’histoire du collectif, qui a toujours opéré dans l’anonymat. Les Guerrilla Girls sont nées en 1984 à New York, après qu’une exposition au Museum of Modern Art (MoMA), intitulée « An International Survey of Recent Painting and Sculpture », n’ait inclus que 13 femmes sur 169 artistes. Des membres du groupe WAVE (Women Artists Visibility Event) avaient manifesté devant le musée, mais leurs efforts avaient eu peu d’impact. Un an plus tard, sept d’entre elles ont décidé d’adopter une nouvelle approche. Elles portaient des masques de gorille, utilisaient les noms d’artistes et d’intellectuelles disparues — comme Frida Kahlo, Alice Neel ou Hannah Höch — et ont choisi le nom de Guerrilla Girls. Elles ont recours aux techniques publicitaires, mettent en avant des statistiques et utilisent l’humour pour exprimer leurs frustrations, tout en restant anonymes. Kozloff a expliqué que l’objectif était de mettre l’accent sur les problèmes, et non sur les personnes qui les portaient. Elle a quitté le groupe en 1991 et a poursuivi son travail artistique, axé sur les dynamiques de pouvoir et la cartographie. L’humour des Guerrilla Girls est devenu un outil puissant de critique. En 1988, elles ont créé une liste satirique intitulée « Les Avantages d’être une femme artiste », qui mettait en lumière, avec humour, les défis et les stéréotypes auxquels les femmes sont confrontées dans le monde de l’art. La liste soulignait l’absence de pression pour réussir, la possibilité de quitter le milieu artistique par d’autres emplois, et l’embarras d’être qualifiée de génie. Elle mettait en lumière la position précaire des femmes dans le monde de l’art et l’effacement de leurs contributions à l’histoire de l’art. Selon The Guardian, 55 femmes ont fait partie des Guerrilla Girls depuis la création du groupe, et seules quelques-unes ont révélé leur identité, principalement après leur mort ou en raison de problèmes juridiques. Quatre décennies plus tard, les Guerrilla Girls sont devenues une institution. Pourtant, le paradoxe persiste : leurs œuvres sont désormais conservées dans les musées mêmes qu’elles critiquaient. Le Whitney Museum of American Art de New York possède 120 de leurs œuvres, et le Met conserve plusieurs de leurs affiches provocatrices, dont la fameuse « Les femmes doivent-elles être nues… ». En France, le Centre Pompidou abrite leur Compleat Portfolio, qui comprend 129 projets créés entre 1985 et 2016. Malgré cette reconnaissance, les questions des Guerrilla Girls restent plus que jamais d’actualité : qui expose ? Qui collectionne ? Qui écrit l’histoire de l’art ? Et qui reste encore à la porte ?